Gnose mystique en Islam

« ... Et voici qu'un jour je m'aperçus que mes geôliers avaient relâché leur surveillance. […] Furtivement je me glissai à l'écart, tant et si bien que tout en boitillant avec mes liens, je finis par gagner le chemin du désert. Et là, dans le désert, voici que j'aperçus une personne qui venait de mon côté. […] Observant la couleur rouge dont l'éclat empourprait son visage et sa chevelure, je pensais être en présence d'un adolescent.. :
« - 0 adolescent, lui dis-je, d'où viens-tu donc?
- Enfant ! me fut-il dit en réponse, tu fais erreur en m’interpellant ainsi. Je suis, moi, l'aîné des enfants du Créateur et tu m'appelles «adolescent » ?
- Mais alors, comment se fait-il que tu n'aies pas blanchi, comme il arrive aux vieillards?
- Blanc, je le suis en vérité ; je suis un très ancien, un Sage dont l'essence est lumière. Mais celui-là même qui t'a fait prisonnier dans le filet, celui qui a jeté autour de toi ces différentes entraves et commis ces geôliers à ta garde, il y a longtemps que lui-même m'a projeté, moi aussi, dans le Puits obscur. Et telle est la raison de cette couleur pourpre sous laquelle tu me vois.[ …]. Observe le crépuscule et l’aube[…], ce sont des moments entre-deux : un côté vers le jour qui est blancheur, un côté vers la nuit qui est noirceur, d'où la pourpre du crépuscule du matin et du crépuscule du soir ". […] (Moi) - 0 Sage, d'où viens-tu donc?
- Je viens d'au-delà de la montagne de Qâf. Là est ma demeure. Ton nid, à toi aussi, jadis fut là-bas. Hélas, tu l'as oublié. - Mais ici, quelle peut être ton occupation ?
- Je suis un perpétuel pèlerin. Sans cesse je voyage autour du monde et j'en contemple les merveilles.
(Sohrawardi (1155-1191), Le récit de l’Archange empourpré)

Ce récit initiatique de Sohrawardi fait écho au plus ancien récit du philosophe et médecin persan Avicenne (980-1037) : « Certaine fois que j'avais pris résidence en ma cité, il m'arriva de sortir avec mes compagnons vers un des lieux d'agrément qui se trouvent aux environs de cette même cité. Or, tandis que nous allions et venions, tournant en cercle, voici qu'au loin parut un Sage. […] Alors il me dit: « Mon nom est le Vivant; mon lignage, le fils de l’Eveil; quant à ma patrie, c'est la Demeure Sacrosainte. Ma profession est d'être toujours en voyage: faire le tour de l'univers au point d'en connaître toutes les conditions » (Avicenne, Le récit de Hayy ibn Yaqzân)

Un récit essentiel du grand mystique andalou Ibn Arabi (1165-1241) fait écho à l’Eveil des récits initiatiques :
«Certaine nuit, j'étais en train d'accomplir les circumambulations rituelles autour du Temple de la Ka'ba. Mon esprit goûtait une paix profonde; une douce émotion dont j'avais parfaitement conscience s'était emparée de moi. Je sortis de la surface empierrée, à cause de la foule qui s'y pressait, et je continuai de circuler sur le sable. Soudain me vinrent à l'esprit quelques vers[…] « A peine les avais-je récités que je sentis sur mon épaule le contact d'une main plus douce que la soie. Je me retournai et me trouvai en présence d'une jeune fille, une princesse d'entre les filles des Grecs. Jamais je n'avais vu une femme au plus beau visage, au parler plus suave, au cœur plus tendre, aux idées plus spirituelles, aux allusions symboliques plus subtiles... Elle surpassait tous les gens de son temps en finesse d'esprit et en culture, en beauté et en savoir.» (Cité et traduit par Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi)