3 La dualité de l’envoyé

 

L’une des images les plus déroutantes laissées par la Gnose antique est celle du Dieu faible, de l’Envoyé errant, lui-même prisonnier du monde où il est venu sauver le gnostique, cette part du divin tombée dans le Créé. A la fois sauveur et à sauver, son salut dépend du salut des gnostiques. Son sort et celui de l’homme sont ainsi doublement lié, dans leur condition de prisonnier et dans leur destin salvateur. Sohrawardi reprend ce thème : «Celui-là même qui t'a fait prisonnier dans le filet, celui qui a jeté autour de toi ces différentes entraves et commis ces geôliers à ta garde, il y a longtemps que lui-même m'a projeté, moi aussi, dans le Puits obscur. » dit l’Envoyé.

 

De cette errance divine, de cette divinité égarée, la légende de Simon le Mage, présenté parfois comme le fondateur du gnosticisme, a gardé une image expressive : Simon y est décrit comme un prédicateur toujours accompagné d’une prostituée de Tyr qu’il affirme être la Sagesse, la Sophia issue de l’Unité primordiale, de l’Un divin, liant ainsi dans la condition humaine ce qui aux yeux du gnostique représente le plus vil et le plus lumineux.

 

Cette dualité du sauveur sauvé répond à la double nature de l’apparence dans le créé, du « vêtement » de l’être dans le monde, qui est à la fois la prison forgée par le Créateur, le Dieu fourbe ou ignorant, pour enclore la lumière divine, mais aussi le déguisement du divin, de l’envoyé, sa ruse pour tromper les geôliers du monde, l’enveloppe contenant le germe de l’Eveil.

 

Dans la mystique, l’on retrouve sous différents visages cette figure du dieu déchu : en ismaélisme par exemple, le drame de la condition humaine est lié à celui de l’Ange rétrogradé de son rang, dont le salut dépend de la sainteté mystique, et qui au-delà ouvre sur la réintégration de l’Unité absolue, le retour de l’Age d’or.

 

C’est l’archange empourpré de Sohrawardi, qui symbolise au mieux la part de lumière et d’ombre de la condition du Messager et de l’homme, part d’ombre liée à sa participation au monde réel dans la dramaturgie de la quête, à la nature crépusculaire, d’entre-deux, de la conscience mystique, à sa situation de seuil entre les mondes d’ombres et de lumière, entre l’inexistant que symbolise le corps d’ombre, et la Vie absolue, figurée par la lumière incorporelle. La conscience mystique se situe toujours au seuil du désert.

 

4 L’élu

 

La dualité essentielle du Messager, c’est qu’il est l’Etranger venu de la patrie du gnostique ; étranger et compatriote, compatriote en terre d’exil. Aussitôt, le souvenir de ses origines étreint le gnostique, provoquant joies et douleurs, nostalgie surtout, dont le déploiement tracera l’épisode suivant, « l’Age d’or ». A travers l’image de la patrie originelle commune, c’est encore la solidarité de l’homme et du divin qui est affirmée, la participation de l’homme au divin.

 

Elle ouvre ici sur le sentiment d’élection, sentiment d’appartenir à la « race » des élus, la « race incorruptible » dit le gnostique Valentin, la race sans pêché. Mais une « race » une patrie, qui ne se reconnaît en aucune terrestre, lesquels sont au contraire les fausses patries, les fausses communautés1. Ce qui signe l’appartenance à cette communauté d’élus, ce n’est ni la naissance, ni l’observance de rites et obligations, mais l’instant même de la rencontre avec le messager, l’éveil. C’est le fait de « savoir » qui signe cette appartenance.

 

Ainsi, l’appartenance à cette patrie, à cette communauté d’élus signe-t-elle en retour la rupture avec tous les liens de communauté inscrits dans le monde. Si ce sentiment d’appartenance à la communauté mystique a pu se figer dans la création de communautés à nouveau terrestres, à travers les dérives sectaires ou religieuses connues par certains courants gnostiques et mystiques, et substituer ainsi d’autres liens aux premiers, dans la dramaturgie de l’Eveil, ce sentiment marque avant tout l’étrangeté absolue du gnostique d’avec le monde, sa sortie potentielle d’avec le commun.

 

L’élection est un événement d’exception, donnant naissance à un être d’exception, marquant par là entre autres le caractère strictement individuel, absolument singulier, de l’événement premier et de la quête qui en est le déploiement. Ce caractère individuel est peut-être resté seulement en puissance dans la Gnose antique, mais sera sans ambiguïté affirmée par les mystiques musulmans, conséquence naturelle de l’intériorisation du mythe gnostique qui se produit dans la mystique.

 

5. La surprise et le relâchement

 

Le savoir, c’est là la clé même de la Gnose, ne naît ni de l’observation, ni de la Tradition, ni de l’apprentissage d’une doctrine nouvelle. Il illumine l’être et le bouleverse. Dans le domaine de la Gnose antique, nombreux sont les passages qui insiste sur l’émotion ressentie, émotion aux formes variables, nostalgie, joie, peur, mais émotion forte et soudaine, surprise.

 

En mystique, le caractère subit, émotionnel, de l’illumination n’exclut pas une préparation spirituelle, symbolisée par la prise de distance, qui peut à l’occasion prendre un caractère extrêmement technique, rituel. La Révélation se déploie en amont par le relâchement, en aval par la quête. La préparation n’est pas sortie du monde, mais écartement. Le mystique fait encore partie du monde, de la conscience commune, même s’il en relâche les liens : Chez Ibn Arabi comme chez Avicenne, il marche à l’écart, mais toujours en rond. Ce n’est qu’avec l’irruption de l’appel, de la Voix, figurée par le Messager, qu’il se retourne, qu’il se convertit, qu’il regarde vers l’unité, regard symbolisé par la nostalgie, le souvenir du monde perdu. L’éveil est une conversion, au sens fort de retournement vers Soi.