Le thème de l’Eveil ne risque guère de se retrouver tel quel chez les philosophes de la Renaissance, plus occupés à composer des traités que des autobiographies ou des récits initiatiques. Un événement brut comme la Révélation n’y a pas sa place. Cependant, la connaissance illuminative n’y est pas ignorée, mais seulement intemporelle, et assimilée à une forme particulière de spéculation philosophique. Une faculté, un mode, plus qu’un événement. Et parmi toutes les formes de connaissances qu’étudient et énumèrent des philosophes comme Ficin ou Agrippa, une place essentielle est laissée à la « fureur mélancolique », associée dans ces pensées nourries d’astrologie et de magie, à Saturne, la planète et le Dieu. Une mélancolie au visage noir ou blanc, destructrice ou créatrice, à l’image de Saturne, planète parfois néfaste, mais la plus haute. Pour Marsile Ficin, la plus grande figure du néo-platonisme florentin, elle est le signe même du génie philosophique des lettrés :

 

« La mélancolie vient de Saturne, mais elle est en fait un « don unique et divin », pour la raison même que Saturne, outre qu'il est la plus puissante des planètes, est aussi ici la plus noble.[…] C'est la bile noire qui, "semblable elle-même au centre du monde, pousse l'âme à rechercher le centre des choses singulières. Et elle l'élève jusqu'à la compréhension des choses les plus hautes, d'autant qu'elle s'accorde pleinement avec Saturne, la plus haute des planètes". D'où il découle que les penseurs qui s'adonnent à la spéculation et à la contemplation la plus intense souffrent, à un degré extrême, de mélancolie. »

 

(Klibansky, Panofsky, Saxl, Saturne et la mélancolie)

 

On retrouve ici deux thèmes essentiels : la dualité de l’Envoyé, ici Saturne, et le lien avec l'épisode suivant de la quête, la nostalgie, qui dans le récit, guide le mythe de l’Age d’or.

 

Agrippa von Nittesheim, tout en s’inspirant partiellement des idées de Ficin, différencie trois types ascendants d’illumination mélancolique : imaginaire, rationnelle et intellectuelle, décrivant trois types ascendants de génie : artistique, politique et religieux. Une hiérarchie qui s’accorde assez bien avec les spéculations mystiques arabes sur la connaissance, en particulier celles d’Ibn Arabi. Mais ce qui est important ici, c’est que :

 

« La notion de mélancolie et de génie saturnien ne se restreignait plus aux « hommes literati », mais s'étendait et embrassait désormais, en trois degrés ascendants, les génies de l'action et de la vision artistique: ainsi, non moins que le grand politique ou que le génie religieux, l'architecte ou le peintre « subtil » était désormais du nombre des « vates » et des « saturniens ». Agrippa amplifiait l'autoglorification du cercle exclusif des humanistes en une doctrine universelle du génie, bien avant que les théoriciens de l'art italiens n'en fissent autant; et il variait le thème des dons de la mélancolie en distinguant entre leurs aspects subjectifs et leurs effets objectifs ; c'est-à-dire, en plaçant côte à côte le don de prophétie et le pouvoir créateur, la vision et l’œuvre accomplie. »

 

(Klibansky, Panofsky, Saxl, Saturne et la mélancolie)

 

Mais si Agrippa, l’un des initiateurs majeurs de l’occultisme européen, prépare ainsi de manière décisive le passage du visionnaire à l’artiste, autrement dit, dans notre histoire, le passage du versant gnostique au versant poétique, on voit néanmoins que, comme chez Ficin, ce sont des philosophes tels qu’eux-mêmes qu’ils placent au centre de leur réflexion. Néanmoins, dans le domaine de la philosophie, toute théorie de l’illumination était condamnée à dépérir. La raison n’allait bientôt plus chercher sa légitimité hors d’elle-même.

 

Au contraire, certains artistes, au premier rang desquels Dürer et Michel-Ange allaient trouver dans ces théories sur la « spéculation illuminative » un écho à leur expérience créatrice et à leur questionnement sur le « génie créateur », qui allait à son tour influer sur les premiers romantiques.

 

Le répondant de l’Eveil dans la mythologie chrétienne peut se retrouver dans le symbole de l’Annonciation, déjà très fréquemment illustré par les peintres médiévaux au Moyen-Age, et repris par les plus grands maîtres de la Renaissance.

 

L’événement de l’Annonciation réunit la Vierge (la virginité peut apparaître comme symbolique du sommeil gnostique) se trouvant en un lieu clos ; et l’Archange, venant de l’autre monde, le monde spirituel et restant sur le seuil pour lui annoncer la naissance prochaine de Jésus.

 

On peut utilement repérer trois types de représentations parmi les œuvres de la Renaissance :

 

a) le triangle Vierge assise- Ange à genou devant elle- Lumière venue du ciel (avec ou sans représentation de Dieu sur son nuage comme origine de la lumière). C’est là structurellement la vision classique du point de vue religieux : l’homme sur le plan ontologique est intermédiaire entre l’ange et le Dieu, il est une créature supérieure à l’ange, cependant que dans le savoir, l’ange est le Messager, l’intermédiaire. L’humanisme de la Renaissance mettra l’accent sur le plan ontologique, alors que la religion, pour légitimer le rôle de l'Église, avait mis l’accent sur le plan du savoir, dont elle était seule détentrice dans la société.

Vinci_Annonciation

 

b) La Vierge et l’Ange dans la même situation, mais sans évocation de la lumière, de la descente. D’un point de vue structurel, cette vision, qui est significativement celle de Vinci et Raphaël, se rapporte plus à l’humanisme, qui ne nie pas le dieu, mais l’oublie volontiers, gardant par contre l’élection de l’homme, sa primauté dans le face à face avec son essence, son Ange.

c) Enfin, à l’approche de l’âge baroque (Tintoret, Titien), on retrouve la même trinité, avec la Vierge toujours à l’intérieur et assise, mais l’ange encore dans le ciel, s’adressant d’en haut à la Vierge, et devenant ainsi comme la synthèse de la lumière divine et de l’ange des tableaux de la Renaissance antérieure. L’esprit Saint est toujours présent, mais fait désormais un peu double emploi avec l’ange.

Ce dernier type de représentation de l’Annonciation est le plus proche de la géométrie de l’Eveil, en réduisant l’Annonciation à un face à face entre la Vierge se tenant dans l’espace clos du Réel, cependant que l’Ange descend vers elle.

Le_songe_de_Sainte_Ursule

Cela peut nous amener vers d’autres tableaux, ne représentant plus l’Annonciation, mais toujours liés à la thématique plus ample de la Révélation , tels Le songe de sainte Ursule de Carpaccio où dans la chambre de la sainte endormie se dresse l’ange immobile qui la regarde; Le songe de Constantin, de Fra Angelico, où un Ange descend des cieux vers la tente où dort l’Empereur romain; Dieu et Adam de Michel-Ange, à la Sixtine, où le Créateur insuffle la vie à l’homme d’un toucher de doigt.

Dans les deux premiers, la dualité clos/ouvert de l’espace est doublée par les yeux fermés d’Ursule et Constantin face aux yeux ouverts de l’Ange. En même temps sont ainsi liées la conscience illuminative de la Révélation, et le rêve, lieu commun des traditions visionnaires. Dans le 3e tableau, il ne faut pas perdre de vue que ce que peint Michel-Ange est le moment ou le dieu insuffle la vie, principe incorporel, à l’être d’argile qu’est l’homme, mais que les regards comme les poses, décrivent autant comme un signe d’alliance, de parenté.

songe_constantin_piero_della_francesca

 

Ces exemples sont importants, car, si l’on a mis en avant le thème de l’Annonciation (Ce thème nous relie d’autre part aux spéculations islamiques par la figure de l’Archange Gabriel, messager de l’Annonciation dans le Christianisme et figure de l’Intelligence Agente, de la connaissance illuminative dans la mystique musulmane), c’est tous les événements bibliques se rapportant à l’élection de l’homme par Dieu, à l’intrusion du divin dans l’homme, pour insuffler le savoir, ou la vie, l’éveiller à l’être qui paraissent ainsi s’ordonner dans la thématique de l’Eveil. Enfin, il y a la célèbre gravure « Melancolia » de Dürer, qu’il peut paraître plus étrange d’adjoindre à l’ensemble. Serait-il excessif de voir symboliquement dans cet Ange lourd, corporel, regardant tristement les cieux, une synthèse de la Vierge et de l’ange, comme l’ange était chez Tintoret et Titien une synthèse du divin, de l’esprit saint et de l’ange?

En tout cas, sans s’accorder avec l’excès de sens parfois attribué à cette gravure, il est clair que s’y trouvent ici liées les thématiques de la révélation, du message divin par l’ange ; de l’inspiration artistique par tout le décor et les instruments techniques ; et, sans doute sous l’influence des théories de Ficin et Agrippa, de la mélancolie comme état d’esprit lié à cette révélation, comme signe obscur de l’appartenance à la conscience créatrice. On ne peut aller plus loin, sans se livrer à une surinterprétation dont ces œuvres ont souvent été victimes, dans les rapports entre l’art de la Renaissance et la thématique de l’éveil. Mais il était important de s’attarder ici, car ce que l’on voit se produire à travers ces œuvres, comme dans la philosophie néoplatonicienne, c’est un glissement fondamental pour notre histoire de la conscience imaginaire, du thème mystico-religieux de l’illumination vers celui de l’inspiration artistique, de la recherche de la vision vers la création de l’œuvre d’art.