Dans le récit le plus connu de Breton, après les premiers chapitres qui présentent l’état d’esprit de l’auteur à ce moment, et l’ordre de faits qui retient son attention, la rencontre avec Nadja constitue l’instant initial de l'aventure. Apparemment loin des récits initiatiques, mais que l'on y écoute de plus près et l’on reconnaîtra, dans ce jeu des couleurs des yeux, ce mélange de désespoir et d’orgueil, l’Etrangère, avec qui la compréhension est instantanée.

« Je venais de traverser ce carrefour dont j'oublie ou ignore le nom, là, devant une église. Tout à coup, alors qu'elle est peut-être encore à dix pas de moi, venant en sens inverse, je vois une jeune femme[…] Elle va la tête haute, contrairement à tous les autres passants. Si frêle qu'elle se pose à peine en marchant. Un sourire imperceptible erre peut-être sur son visage. […] Sans hésitation j'adresse la parole à l'inconnue, tout en m'attendant, j'en conviens du reste, au pire. Elle sourit, mais très mystérieusement, et, dirai-je, comme en connaissance de cause, bien qu'alors je n'en puisse rien croire. […] Nous nous arrêtons à la terrasse d'un café proche de la gare du Nord. Je la regarde mieux. Que peut-il bien passer de si extraordinaire dans ces yeux? Que s'y mire-t-il à la fois obscurément de détresse et lumineusement d'orgueil? […] Elle me dit son nom, celui qu'elle s'est choisi : « Nadja, parce qu'en russe c'est le commencement du mot espérance, et parce que ce n'en est que le commencement. » […] Sur le point de m'en aller, je veux lui poser une question qui résume toutes les autres, une question qu'il n'y a que moi pour poser, sans doute, mais qui, au moins une fois, a trouvé une réponse à sa hauteur : « Qui êtes-vous? » Et elle, sans hésiter « je suis l'âme errante. »

(André Breton, Nadja)

On retrouve l’apparition de l’étranger, décrits en des termes proches de l’ange (« elle se pose à peine en marchant », « sourire imperceptible » « la tête haute »), de la Connaissance absolue (« comme en connaissance de cause ») de l’errance de l’envoyé, de la dualité de celui-ci « obscurément de détresse et lumineusement d’orgueil », et enfin, l’instant initial, l'éveil, ce « commencement d’espoir ».

 

Si l’on pouvait encore expliquer la résurgence de la symbolique gnostique chez Nerval par l’ampleur de ses lectures orientales et occultistes, que peut signifier ici cette réapparition ? Les ressemblances ne sont-elles pas forcées ? Dans le domaine symbolique, il est vrai que l’on en vient vite à aller trop loin, au vu de la volatilité et de la multiplicité des significations. De la légitimité des rapprochements, il importe en fait à chacun d’en juger en intégrant le rôle de cette rencontre dans l’œuvre de Breton, et au-delà du surréalisme. Quant à leur signification, il importe de voir que ce que décrit Breton est la trace d’un fait dans un état d’esprit. Que les termes choisis recoupent ceux de la thématique des anciens récits tiendrait à ce que ces derniers déjà, au-delà de toute ambition métaphysique, tendaient à décrire un certain état d’esprit, une certaine forme de conscience. Leur éventuelle rencontre, non intentionnelle, viendrait alors de ce qu’ils puisent à la même source, à cette forme de conscience qui chez les uns et les autres constitue l’axe des préoccupations.

 

Mais la rencontre avec Nadja est-elle la première ? Avant que n’apparaisse véritablement le surréalisme, un texte dont le titre « L’esprit nouveau » indique l’instant initial d’un nouvelle conscience, se résume à la rencontre successive d’une même jeune femme par Aragon, Derain et Breton. C’est la première apparition, des plus fugitives, d’un certain ordre de fait qui va hanter Breton, et auquel il donnera le nom de « hasard objectif ». Hors Breton, seuls 3 surréalistes peu ou mal connus s’attarderont à cet ordre de faits : Fernand Dumont, Stanislas Rodanski et Claude Tarnaud.

 

Dans le récit de Rodanski, "Lancelo et la chimère", qui ne se soucie que peu de la succession temporelle, le passage décisif est un premier retour en arrière, un souvenir :

« J'étais alors dans un régiment de parachutistes destiné à l'Extrême-Orient -en septembre 1948 […] Un dimanche doux de cet automne voilé, un camion nous emmena nous baigner. […]La plage était une mince plate-bande de sable jonchée de coquilles blanches au bas d'une falaise éboulée, triste et sauvage. […]. L'impression d'une force invincible me gagnait lentement et sûrement. Je fis quelques pas et tombai sur un aviron abandonné auprès de l'aile d'un goéland -blanche et raide, poissée de sel et sanglante. Cette trouvaille me parut fatidique, j'en ressentis une impression indicible. Le signe d'une gloire morte et l'indice d'une possibilité que me donnait le hasard sur cette grève perdue, où roulaient des vagues ensorcelantes, m’invitait à faire quelque chose. Je plantai l'aviron dans le sable et j'y accrochai l'aile, abandonnant le tout comme un amer sur le rivage. Le sort en était jeté. […] Peu après une permission à Paris, je désertai »

(Rodanski, Lancelo et la chimère)

Si, dans ces deux récits, la figure initiatrice apparaît à peu près à l’ouverture du récit proprement dit, qu’il oriente de manière définitive, c’est au cœur de celui-ci dans L’aventure de la Marie-Jeanne de Claude Tarnaud que l’on retrouve un nouvel écho. Suite à un « rendez-vous à distance » pris avec des amis à Paris, Claude et sa femme Gibbsy se rendent à un bar de Mogadiscio.

« Un verre de whiskey à la main je m'assieds à côté d'un personnage d'une trentaine d'années qui paraît à première vue totalement ivre. Élégamment vêtu à la mode italienne, il parle à haute voix[…]:"Je suis de nulle part et de partout" dit-il, et, dessinant de l’index un signe de croix: « Je suis au centre ».

 

C'est la première fois qu'à Mogadisque j'entends parler sur ce ton et ma surprise doit être visible car il se tourne vers moi et, sans transition: "Vous, je vous aime, je vous aime tous les deux car vous vous aimez. Il y a un an que je vous suis. J'ai giflé quelqu'un pour vous. La première fois que je vous ai vus, en janvier dernier, je vous ai tout de suite reconnus. Nous sommes semblables. Embrassez-moi ... Pourquoi êtes-vous ici, et qu'y faites-vous? Ce n'est pas votre place. Toi, mon frère, tu appartiens ailleurs. Je ne veux pas vous perdre. »

 

[…]

 

"Oui, continua-t-il, il y a un an, vous êtes passés devant la terrasse de la Croce del Sud. Votre façon de vous vêtir, votre démarche, votre allure ne plurent pas aux gens qui étaient là. On vous traita de snobs. Alors je me suis levé, car au premier regard je vous avais reconnus et aimés, et je leur ai dit. "Oui, ce sont des snobs, mais d'une espèce que vous ignorez. Vous parlez sans savoir car vous ne pourrez jamais les connaître. Ce sont des gens d'une autre race que vous, imbéciles! Vous les insultez, alors c'est moi que vous insultez! ", et je giflai la personne qui avait parlé."

 

[…] A plusieurs reprises, interrompant une phrase, il lança vers moi un regard de complicité somptueuse et ajouta sotto voce : « Vous, vous savez », comme si tout signe d’intelligence devait être désormais superflu entre nous.[…]

 

A [ce récit], Gibbsy ajouta ce qui suit: "[…] Voyant notre trouble, il se moquait de lui et de nous, très banalement aussi, disant qu'il était un prophète, un ange ou un diable, puis il changeait de ton, disait à Claude qu'il était beau, son frère, et à moi que j'étais une "belle fée" dont les yeux étaient "de gazelle".

(Claude Tarnaud, L’aventure de la Marie-Jeanne)

***

L’angle « historique » de cette recherche et qui conduit à vouloir repérer les constantes d’une conscience imaginaire venant peu à peu au jour, ne doit pas contaminer cette cueillette d’échos à laquelle on vient de se livrer. Il ne s’agit pas de chercher à travers eux la pérégrination de concepts, de symboles éternels ou permanents, restant inchangés sous les manteaux divers de leurs avatars. Il s’agit bien d’échos, non pas de répétitions ou d’histoire.

 

Au demeurant, on y reviendra plus loin, ce qui importe dans l’Eveil, c’est qu’il est dénué de signification. C’est une brèche, un creux. Dans "L’aventure de la Marie-Jeanne," la figure du Hollandais volant, du vaisseau fantôme, autre figure possible du dieu errant, se lie à celle du capitaine des « Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne, personnage si justement nommé Nemo, Personne.

 

La Lettre que le messager remet au gnostique, au poète, est à l'Eveil encore blanche. C’est le déploiement du récit qui va pouvoir s’y inscrire.