05 août 2009
Du fait matérialiste à l'un mystique
Le terme de matérialisme porte en lui, source de dévoiements, les conditions historiques de son émergence. Un matérialisme conséquent n'a pas à donner le primat à la matière, mais au fait. C'est de la décomposition du fait en matière et en temps irréversible qui produit l'appréhension de l'objet, l'irréversibilité du temps étant elle-même le produit de la décomposition du fait en cause et effet.
Réintroduire le temps dans le matérialisme, c'est ce que les termes de matérialisme historique soulignent. Que ces termes aujourd'hui renvoie au marxisme n'est certes pas pour me déplaire: j'y vois en effet là la forme la plus conséquente du matérialisme moderne. Mais il y a encore loin de l'ambition inscrite dans ces termes à la réalisation d'une pensée authentiquement matérialiste. Comme toute pensée matérialiste moderne, le marxisme s'enracine dans l'idéalisme rationaliste du XVIIIe. Il ne suffit pas de "remettre Hegel sur ses pieds" pour sortir de l'idéalisme. Il faut aussi, entre autres, débarrasser sa dialectique si féconde de son reliquat religieux, la synthèse, autre mot pour le salut.
C'est avec cette réflexion en arrière-plan qu'il m'arrive de souligner combien le terme de salut, que par fidélité pour les formes anciennes et modernes (le terme de "salut" est fréquent chez Breton) j'ai gardé pour le septième stade de la quête, me paraît trompeur. Il n'y a pas de salut, pas de point sublime où les contraires se rencontrent, et pourtant c'est dans la quête de ce point que se retrouve la conscience humaine au plus haut de l'être.
Si l'on veut chercher une dialectique qui se passe de synthèse, on peut déjà aller du côté d'Héraclite. Mais c'est singulièrement un mystique comme Ibn Arabi qui en fait l'usage le plus étincelant, dans une pensée qui avance au gré des tensions amoureuses sans cesse renouvelées entre termes contradictoires. Comme dans certaines pensées extrême-orientale, l'Un y reste de l'ordre du paradoxal, de l'insurmontable. Mystique, Ibn Arabi n'en continue pas moins, naturellement, d'affirmer l'existence, au-delà de toute pensée, de cet Un, et du salut, et c'est même cette foi en l'Un qui a permis à ces mystiques vieux de près d'un millénaire d'avancer si loin sur le chemin de la conscience imaginaire.
Refuser le "salut", c'est ce que tout matérialisme exige, et cela suppose de reconnaître la dimension tragi-comique de la condition humaine, cet effort constant vers le définitivement inaccessible.
En séparant l'imaginaire de la raison, qui semblaient encore se confondre encore dans la pensée mythique, la pensée moderne a pu avancer, mais au prix d'un divorce définitif. L'homme a quitté le Jardin de l'Un, qui n'était qu'indistinction du multiple. Il n'y a jamais eu d'harmonie, d'Un originel. Mais il y a,dans la vie, ces moments où "la malédiction" semble levée: coïncidences, voluptés, rêverie, vertige; rencontre amoureuse, extase -spirituelle ou charnelle; . Cherche-t-on à le fixer, ce sentiment de l'harmonie retrouvée, qu'il s'efface aussitôt: d'où cette sensation de ne connaître l'Un que dans la perte.
Cette unité, cet âge d'or n'existe pas dans la pensée, mais seulement dans le fait. Que l'on songe alors à ceci: les mystiques, du moins ceux dont nous parlons ici et qui participent d'une pensée gnostique, s'opposaient avec vigueur aux théologiens qui prétendaient penser l'Un, ce qui étaient à leurs yeux grave erreur. Évidemment, cet au-delà de la pensée, il n'était pour eux question de le poser dans le fait matériel et temporel: au contraire, celui-ci, extrême du fragmentaire ne pouvait être que le plus éloigné de l'Un.
C'est qu'ils sont tributaires, du moins dans l'élaboration spéculative qui suit le fait mystique, de cette inversion du sacré qui signale le passage de la pensée mythique à la pensée religieuse. Ce qui est sacré, dans la pensée mythique, c'est le singulier, l'hors-règles. Les lieux sacrés, ce sont les arbres foudroyés, les êtres sacrés, ce sont les fous. Lorsque le sacré devient enjeu de pouvoir, à l'aube des premiers Etats, le sacré devenant le lieu de la règle, le singulier devient l'exemplaire, l'unique devient l'Un.
Les mystiques gnostiques, souvent, valorisent justement le singulier, mais comme manifestation de cet Un à la fois inaccessible et toujours présent. Il est à vrai dire dangereux de s'avancer dans ces terres d'une étrange subtilité spirituelle avec les gros sabots du rationalisme moderne, qui cherchent le sens identifié, et manquent la polysémie ouverte du symbolisme imaginal, malentendu aggravé par les siècles qui nous en séparent et ont changé les échos dont leurs mots sont chargés. Le mot "Dieu" même ne se réfère chez eux à rien de ce que nous pourrions y attacher, et -ils le répètent assez-, n'est absolument pas le "Dieu des religions".
Ils sont bien plus proches d'un matérialisme conséquent que trop de nos rationalistes contemporains prétendument athées qui veulent garder à la Raison l'aura d'absolu que lui ont conféré les théologiens. En observant les pérégrinations de la symbolique de la quête, des gnostiques aux poètes, on voit le fait retrouver toute sa place. Il est au coeur de l'aventure surréaliste, et particulièrement dans ce qui ressort du "hasar objectif".
Mais les surréalistes se sont peu préoccupés d'élaboration. La désoccultation du fait y a pour pendant l'occultation de la quête. Celle-ci, qui est l'imaginaire même, ne peut certes plus se déployer dans la linéarité des anciens visionnaires de l'Un, et doit reconnaître qu'il n'est pas d'accomplissement. Eux-mêmes le laissent entendre, qui voient le "salut" non dans la fin, mais dans la quête même. Celle-ci n'existe plus que comme point de fuite d'une vie éclatée mais aux infinis rencontres arachnéennes qu'éveillent la conscience poétique. Elle n'est que dans le fragmentaire extrême du fait, brûlé par la foudre de l'émotion. Il n'y a d'harmonie que dans la chute. Trébucher est le propre de l'homme.
Cette nouvelle rubrique qu'inaugure ce texte, "Incises", aurait d'ailleurs pu s'appeler "Trébuchements". Dans l'écriture de "l'approche symbolique", je me heurte sans cesse à des notions, des réflexions un peu hors sujet qui me font dériver, ou anticiper. Ce goût, toujours, de me perdre, de me laisser dériver, qui au mieux pourrait se voir comme une manière d'écarter les troncs morts du chemin. Plutôt que d'en alourdir le texte central, j'en ferais donc, de temps à autre, le sujet d'un article en aparté.
Commentaires
salut
je crois qu'il est préférable de supprimer purement et simplement la référence à un queconque "salut", quelles qu'en soient les fomulations. C'est d'ailleurs ce qui se produit dans le bouddhisme vajrajana (du Diamant) qui se réclame de la "liberté naturelle de l'esprit", et qui montre que toute quête est finalemnt inutile : il suffit de s'en remettre à la grâce du surgissement et de la présence.
Je suis heureux, cher ami, de vous voir si gaillard et imaginatif! GK
L'encombrant salut
Je crains qu'il ne suffise pas de supprimer la référence au salut. Pour s'en libérer, il faut je crois, en remonter aux sources, en comprendre l'économie souterraine, et entre autres ses liens ambigus avec l'idée de guérison.
Le monde spirituel indien est pour moi une terre assez inconnue, mais d'autres ont remarqué parfois certaines convergences entre ces gnoses, et certains courants bouddhistes extrême-orientaux, comme le tchan, et le zen qui s'y origine.
D'autant, et c'est pour moi l'une des leçons du hasard objectif, qu'en observant le sillage de "la grâce du surgissement et de la présence", il me semble voir se former à l'arrière-plan comme le dessin d'une quête, qui en dit long sur les linéaments de la pensée, sous son versant iumaginal du moins, même s'il ne s'agit que d'une quête éclatée et inachevée toujours.
Je suis en tout cas bien heureux de vous revoir par ici, mon cher Guy! Je m'étais promis, dès que j'en aurais le temps - d'ici 2 à trois semaines,j'espère- de revenir explorer mieux les richesses de votre blog et de la pensée qui s'y donne à lire. A défaut, je lis pour l'heure, avec un intérêt ravi "La passion du vide".
Merci encore de votre passage, Guy, et à bientôt.
évacuation
Sur le fond je crois que vous avez bien raison, mon cher Charp, de signaler qu'il ne suffit pas de rejeter consciemment une idée pour la rendre inopérante. Le salut est de cette espèce de mauvaise herbe qui repousse toujours ailleurs... je pense qu'il y faut un long travail de décantation, comme pour toutes les illusions en général, qui font travailler aussi, ce qui est leur versant positif, mais avec un coefficient très élevé de déception. Vient un moment où l'on n' a plus envie de s'épuiser à la tâche. J'en suis là à présent, lassé de bien de choses, mais pour autant je ne veux pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Vivre sans trop s'illusionner, et sans se dessècher pour autant, c'est peut-être une visée honorable. Mais chacun doit suivre son propre chemin. Bon courage à vous, confraternellement Guy
Chemin sans fin
Cette mauvaise herbe repousse parce qu'elle est sur une terre vive. C'est elle qu'il faut remuer.
Mais je suis rarement déçu, car je n'attends rien, du moins rien de précis.
Mon "propre chemin", des plus erratiques, même s'il croise parfois de larges allées, ne me mène nulle part, et donc partout.
J'ai plutôt tendance, hélas, à décevoir.
C'est vrai que l'on sent parfois cette lassitude chez vous, mais plutôt comme un couvercle qui empêche le débordement que comme un éteignoir. Le feu est encore bien vif, et transparaît sous vos textes. J'aime cette lumière sombre.
Le monde mystique
J'aimerais partager avec vous la vision de l'écrivain Alex Mero au sujet des expériences mystiques: "Le monde mystique est constitué de voies qui nous mènent au divin qui est en nous. Des voies qui nous aide à aller à l’encontre de cette essence, cette sensibilité unique, qui nous relie chacun à l’univers et nous confirme notre rôle au sein du monde. Pour moi, chaque expérience mystique peut être un nouveau pas nous permettant de reconnaître notre mission, ce profond vœu intérieur qui nous encourage à devenir ce que nous sommes véritablement."
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