De Charp à Galaade
Tu me défies, mon ange? C'est bien. Je suis prêt. Je vais t'arracher tes plumes une à une. De toutes manières, tu as le ventre fécond, elle repousseront plus fermes, plus pointues et meurtrières. Je reprends ton premier message.
je prends la plume pour te dire qu’il y a quelqu’un, quelqu'un, vraiment? Pourquoi en es-tu si sûre? Es-tu plus qu'une absence, qu'un souffle envoûtant, qu'une belle cheville de signifiant que l'on remonte jusqu'à se perdre dans les polysémies hierarchisées des questionnements de salle de cours? A t'enivrer de mots, de sens enchevêtrés, déracinés, es-tu sûre de ne t'être pas perdue de vue? Ton vêtement de beau langage n'obscurcit-il pas quelque manque bien béant, bien vulgaire? Où est la jeune enfant vorace d'existences? Es-tu vraiment encore là, ou est-ce ton fantôme qui par habitude se prend pour toi? N'es-tu pas repartie dans l'abîme? Je n'ai que faire d'une enveloppe pour m'envoyer en l'air, pour m'envoyer au large,au moindre coup de vent elle s'abîmera dans les flots, vite avalée par l'écume. Déshabille-toi vite de cette ivresse sage. Pardon? Vraiment, tu es pleine encore? Sans doute, mais toute dispersée, toute fragmentée: ce n'est pas quelqu'un cela, ce sont des ruines. ce n'est pas pour rien que tu es descendue la première dans l'arène.
mais vu que la pensée va plus vite que la parole, que la parole esclave, la parole raison la parole oraison, la parole au rouet la parole au joug, oui, sans doute, mais la parole vivante, la parole brûlante qui ne mesure pas ses traits, qui ne tourne pas sans cesse autour d'elle-même en une danse obscène de sens accumulés, de sens pesés, contre-pesés, empesés, cette parole-là aucune pensée, aucune tu entends, ne peut la suivre sinon de loin, à la trace: l'indicible est vivace, pressé, jamais là toujours en avance d'une aube. Tu ne la sens pas au creux de ton ventre, cette parole-là qui appelle qui crie qui veut s'élancer? Lâche la bride, ma belle entrevue, abandonne-toi à toi-même plutôt qu'à l'autre. Laisse-toi cette chance.
c’est à se demander où ce quelqu’un se situe, non ne demande rien, ne perds pas ton temps précieux à ces questions-chiourmes. Là où l'on va, on ne se situe plus, on avance.
d’où il surgit Cesse de regarder en arrière. Plus tard, au loin, sur quelqu'île-escale, après de belles tempêtes, mais pas là, à quai.
d’où est-ce que ça parle? De partout, mon ange, des moindres plis intimes de ton corps, des plus obscures rides de ton passé, des moindres poussières du vent, de tous les caps, de tous les pôles, de tous les pores du réel. Ne cherche pas à savoir qui parle, écoute.
je ne saurais pas te répondre Mais si mais si, tu verras
pas du même quai, parce que tu n'es pas encore nue: relis Guillaume de Champeaux. On ne part pas du même quai, on n'arrive pas au même quai, nos accidents seront dissemblables, pourtant on fait le même voyage, fût-ce à distance, fut-ce chacun dans sa barque.Nos attentes doivent être levées avec l'ancre.
et c’est rassurant que pour une fois on ne partage pas la même attente: je n'attends plus, justement. pas même toi, pas même les autres, là, qui écoutent en silence. Je pars.
Je n'en ai pas fini avec toi. Plus tard. Bientôt. J'ai la langue sèche.