"ces personnages inventés ou pas". C'est de moi, ça. Pierre avait simplement noté, le lendemain à Ouistreham, à l'Ecailler: "Avant de dormir, Vivelles. Retourné chez lui." Vivelles. J'avais vu ce nom-là dans des notes, dans des feuilles, des fichiers remplis de noms et de dates. Des aide-mémoires. J'avais cru d'abord à des notes annexes à ses lectures. Les personnages, les lieux les plus récents, étaient très vraisemblables, inscrits dans la réalité historique, au moins depuis Louis XIV. Les plus anciens par contre évoluaient dans un pays imaginaire, entre France et Russie, avec des patronymes français, ne renvoyant à aucune réalité. En 1309, en France, date des premières aventures, il n'y avait de fils cadet du roi, déshérité, menacé de mort et s'échappant de Paris avec ses sept compagnons ("La balade des huit chevaliers") pour régner deux ans plus tard. C'est en 1309 que commencent les cycles d'aventures qui tissèrent ses rêveries. L'un des huit chevaliers s'appelait Sarah d'Estang. Ou Frère François.

"C'est de moi, ça". Évidemment, impossible de livrer au lecteur les notes telles quelles. Trop brèves, allusives. Des aabréviations parfois. Des plans, des dessins. Aucun croquis. Avec Fabienne, on arrivait à dénouer les fils, ayant été les deux seuls confidents de Pierre ces dernières années. Elle avait accumulés des tas de petits bouts de confessions, moi de rares mais amples réflexions et projets. Cet effort de décryptage nous lassait souvent. On s'arretaît, ons'asseyait, on prenait du thé, ou de la mandarine, selon l'heure. On bavardait. De Pierre au début. Puis de tout.

Des notes. En faire un récit, avec le ton direct, serré, qui était devenu le sien. Et puis trancher. Que raconter? Que le wagon où il était, dans le train vers Tournai, était celui des annonces vocales? Que le train est parti à 9 h 09? Il notait tout. Et encore, là, tout est simple. Après...

Parti vers 6 h 45. Je me rappelais avoir vu un plan, à un arrêt de bus, avenue de la liberté. Ouistreham. Là voilà, ma destination. Prendre l'avenue Jean-Jaurès, traverser le pont, suivre l'Orne au plus près, jusqu'à la mer. Le plan n'est pas destiné aux piétons. L'Avenue des Canadiens qui longe l'immense parking de Renault Trucks non plus. Juste une piste cyclable, que le parking avale. Il n'y  a plus alors que des bas-côtés où se réfugier quand un camion passe. Me facilite pas la route ça.  D'autant qu'après la pluie d'hier, les bas-cotés sont trempés. Moi aussi, évidemment. Je n'attends pas le soleil pour suer.

C'est pas que cela me dérange, suer. Mais cela ne va pas m'arranger la mise en arrivant à l'hôtel: un type grisonnant, cheveux collés au front, chemise trempée de sueur, sac à dos. Et puis justement, sac à dos. J'ai pas des tonnes de réserves. Faut laver. Pas envie de faire ça chaque soir. Quoique. Cela fait partie des vrais voyages. Comme la marche. Comme le peu de bagages. Comme la gueule de travers du tôlier. Ils n'aiment pas les voyageurs, les hôteliers. Ils préfèrent les touristes, les gens de passage. Y en a plus, déjà. Et ils sont moins regardants sur la dépense.

Les vrais voyages, ce sont les voyages d'avant la vapeur, l'électricité. Et même les voyages en diligence, en carrosse, à cheval, c'est pas tellement cela. Des trajets, des déplacements. Des voyages, oui mais alors quand on part très loin, du Nord au sud de l'Europe, à travers l'Asie, en croisade. Non les vrais voyages au Moyen Âge, ce sont des centaines de kilomètres à pieds à travers l'Europe. Dürer pour travailler avec Schongauer, Bach allant écouter Buxtehude, les pèlerins allant vers Compostelle, Rome, Vézelay, Tours, Arles. Les petits marchands avec leur lente charrette. Les artisans faisant leur tour de France ou cherchant un chantier, un patron. C'est à ces voyages-là que je pensais, un peu. Une manière encore de fuir ce contemporain grotesque et vomitif.

Seulement voilà: suivant l'Orne, je croyais m'éloigner du moderne vers le champêtre. Raté. La Zone Industrielle, c'est le coeur même du moderne, c'est l'arrière-cour, les cuisines du Grand Restaurant. La clientèle n'y entre pas, elle n'entends pas les cris, la dureté des moeurs, les arrangements avec l'hygiène, avec la sécurité.

Finalement, cela m'arrange. Un voyage initiatique, c'est bien cela que je voulais, non? Cela commence par une traversée du désert, de terres inhospitalières. Là, pour l'inhospitalité vis-à-vis du piéton, du passant, je suis servi. Je me sens vraiment l'Etranger. Le messager des Gnoses. Et puis c'est un paradoxe de haut sens que les terres aujourd'hui les plus inhospitalières à l'homme fussent son fait, et celles où le plus grand nombre tend à se concentrer. Voilà que les grandes phrases me reprennent. Le soleil sans doute. Il est là, il m'a vu, il va plus me lâcher. L'Orne, oui. La route s'en écarte. Elle continue encore un peu dans la Z.I., qui se verdit un peu. Cette pudeur nouvelle m'arrange, elle apporte un peu d'ombre. Puis, enfin, les champs. Et au milieu la route, toujours aussi peu hospitalière. Pas un endroit pour m'arrêter. La "rue de la mer". Génial.

Quand la verrais-je, celle-là? Au détour d'un tournant? Entre deux arbres, deux maisons? En arrivant au-dessus d'une butte, comme à Beersel les tours du château qui m'apparaissaient lors de mes promenades, et je m'imaginais alors ces voyageurs qui découvraient ainsi, avec quel soulagement, quel plaisir, le but de leur voyage, la fin de leurs souffrances, le lieu de repos, de repas, après des jours, des semaines, des mois de voyage? Moi, cela ne faisait que deux heures. Et deux heures et demie de la veille. Ce serait un beau spectacle quand même.

En attendant, m'asseoir. Passé un carrefour où la rue de la mer devient la route de la Pointe du Siège, je retrouve l'Orne, large, paisible, repue, et un bout de ferraille sèche pour m'asseoir. L'arrêt suivant, à l'ombre, est plus long. Je fais sécher ma chemise. Debout, torse nu, au bord de la route, la chemise et la veste étalées sur un tas de branchage, je dois faire clodo. Je me sens seigneur. Je repars. Le seigneur s'était arrêté juste à l'orée d'une décharge publique. La route reste pénible, et toujours plus chaude, mais le décor s'améliore: un parking encore, mais de bateaux de plaisance. Alors, la mer, elle est où? Cela tourne un peu. un pont, au-dessus d'un cours d'eau reliant l'Orne au canal de Caen à la mer. Passé le pont, il ne me reste plus que quelques mètres pour atteindre les bords du canal, marcher à l'ombre des arbres.

Arrivé sur la rive, un immense sourire, une joie profonde, un éclat de rire, même. Ce n'est pas la mer que je découvre au loin. C'est Ouistreham. Je la tiens, mon émotion de voyageur, mon étoile au front.