Réflexion et recueillement: aube et miroir

Me voilà dans ma chambre, à l'Ecailler. La fenêtre sous laquelle se trouve la table où j'écris donne sur les terrasses des cafés, les forains, la halle aux poissons, le port, l'écluse, le canal, le phare. Une succession de plans, tableau où se cachent des énigmes. Je pensais repartir dès demain, samedi. Mauvais jour pour trouver un hôtel, mais Ouistreham, hors le port et les bords du canal, me paraît dépourvu de charme, irritant de vacances factices. Et pourquoi pas le factice? Un masque. Trouver ce qu'il cache. Une envie d'écrire un nouvel épisode des "six âges de Nahuel et Simia". Après le voyage, façon tour de France des compagnons, il me faudra réaliser mon "chef d'oeuvre". un roman initiatique et historique, dont Simia et Nahuel seront les héros. Note: penser à écrire une version porno de leurs 6 ages. Je repars vers Riva Bella (ô horreur!), nom du quartier des vacanciers, presque réduit au bord de mer et à l'avenue du même nom.

Le menhir, 22 h. Pas d'autre terrasse accueillante sur cette avenue. Il y en aurait bien une autre, mais on y a planté un écran géant de karaoké. J'en entends parfois les chansons: Delpech, Aznavour, Joe Dassin. Pas de doute, c'est pas une ville de vacances, c'est une maison de retraite à ciel ouvert. Les jeunes s'emmerdent ferme. Il y a un bar un peu plus loin où ils s'amassent, chair contre chair, vide contre vide. La vie nocturne des vacanciers, petite bulle de naphtaline. Des filles rient à une autre table. Une autre qui passe dans la rue: "Il est musicien, c'est son métier. il est contrebasse à Bordeaux." Bon. Prochaine étape Bordeaux. Suis pas venu pour rien.

Une fille, la trentaine, venue fumer à l'extérieur. Regard qui croise longtemps le mien et s'y noue, vacillant. On se comprend. Elle retourne à l'intérieur. Une heure plus tard, elle ressort avec ses amis, repousse leurs propositions d'être accompagnée, et repart par le boulevard de France. Tu parles d'un boulevard: une rue à sens unique pour une bagnole de front, pas plus large que les autres. Bref, du toc, comme le reste. Même la fille.

Une rue plus loin, la porte d'un jardin masqué par des arbres. Elle reste entr'ouverte, symbolique invitation. Le jardin est à peu près à l'abandon, sauf autour d'un banc, sous une tonnelle en fer vêtue de lierre. J'arrive à la porte de la villa: fermée. Pas la bonne porte, piège, malentendu? Le regard tourne, ivre et déséquilibré.Elle est allongée sur le bas, la veste défaite, laissant une ligne de chair descendre du cou jusqu'à la taille.

Ce fut simple, la dame n'était ni sauvage ni compliquée, et efficace. Nous savions ce que nous cherchions, comment l'obtenir, elle en fermant les yeux pour rester seule, moi en traquant sur son visage le moindre écho de plaisir pour en nourrir le mien, comme un violoniste tendant l'oreille dans l'exécution d'une oeuvre, main serrée sur le manche, les doigts libres ou pressants sur la corde sensible, coups d'archet alliant souplesse et vigueur.

Bon, le banc n'est pas des plus confortables,malgré le faible matelas qui le recouvre. L'effort intrus de ne donner à l'extérieur aucun signe révélateur, me lasse,pas d'humeur raffinée ni dans l'envie de retenue. C'était malin, le banc. Plus facile de se débarrasser de moi après. Cela m'arrange. Il est près de deux heures quand je repars vers l'hôtel, après un baiser fougueux tels deux amants éternels, donné par deux êtres qui comptaient bien ne plus se revoir, ou s'ignorer si le hasard ne se faisait pas complice.

Les rues sont très calmes. Tout est éteint, même pas un chat. Je m'assied sur un banc. J'observe ces alentours que la nuit filtre. Qaund soudain, sursaut: une toux d'homme. Sur le balcon d'un deuxième étage, un homme en pyjama. M'a-t-il vu, m'observe-t-il? Peu importe, je pars. Tant mieux, j'allais m'endormir là. Une nuit bancale. Et c'est pas fini. J'accélère le pas. Une lumière, dans l'avenue de la plage, me détourne. L'alcool et le plaisir aiment la dérive. La lumière provient d'une maison plutôt bizarre: une façade carrée séparée en deux moitiés presque identiques: un escalier de quatre marches, bordé d'un petit mur supportant des pots de fleurs allongés, donnant sur le seuil d'une porte, surmontée d'un petit auvent, avec au-dessus, une fenêtre, sous un toit en pointe, toit de tuiles identiques à celles des auvents. Je redescend. Sur les côtés, une seule petite fenêtre à droite, à gauche aussi mais avec encore une porte, munie d'un escalier plus sommaire.

Sur la façade, seules les portes diffèrent: porte de gauche en bois brun , celle de droite vitrée, avec un rideau blanc épais. C'est de là que vient, assourdie, la lumière. La lumière et des chants. Pas des soupirs, des chants. Mais aussi discrets. Un choeur. Une dizaine de voix, peut-être. Une langue que je n'arrive pas à identifier. Peut-être du latin, trop faible pour en être sûr. Je fatigue, je m'en vais. Un homme, pas très grand, mais de forte stature, se trouve sur l'escalier de côté, éclairant par une légère lumière venant de l'intérieur, et parlant à quelqu'un qui doit être sur le pas de la porte. L'homme, visage allongé, pose détendue, un peu molle, porte un curieux chapeau sombre et rond sur la tête, de petites lunettes sous les yeux, une fine barbiche sous le menton. Il m'a vu. Je repars. Avenue de la plage

Pas envie de dormir. Vais écrire le nouvel épisode de Nahuel et Simia, sur la table qui donne sur le port endormi.

 

menhir