La complexité de l'aventure surréaliste permet bien des manières d'aborder son histoire. Ce qui suit ne prétend pas rendre compte de cette complexité, mais permet de mettre à jour à la fois les ambiguïtés essentielles, le rôle de Breton et, même si c'est pour moi assez accessoire, n'en attendant plus rien de bon, le destin des groupes actuels s'en réclamant encore. Le surréalisme est mort, il est temps d'aller voir ailleurs.

 

Le surréalisme peut se diviser en trois courants, eux-mêmes séparés en deux versions.

 

La distinction au sens faible entre exotérique (visible) et ésotérique (caché) permet déjà de signaler que les versants exotériques et individuels sont les mieux connus du public (et même des surréalistes eux-mêmes), et le caractère caché du courant ésotérique tient moins à l'ésotérisme au sens fort qu'au souhait de ne pas donner d'armes aux adversaires sur le plan exotérique (staliniens, rationalistes)

 

Les trois courants du surréalisme:

1 Le surréalisme ésotérique

        A classique (Breton seul , les autres (Alleau, Mabille, etc) restant en-dehors) voyant dans le surréalisme un héritier possible

           des anciens ésotérismes. Alexandrian, après avoir été proche de Brauner et exclu avec lui du groupe,va développer une approche

           plus classique, mais avec des moyens très pauvres et une ambiguïté accrue, jointe à une autovalorisation délirante. Rien à voir avec

           le surréalisme en fait

        B Créatif (Brauner et consorts, Artaud à certains titres), réutilisant sur plan artistique ou vécu (hasard objectif) un ésotérisme profondément 

           recrée par l'imagination créatrice.

 

2 Le surréalisme exotérique

        A classique (Naville, Péret, Mayoux), classique par leurs liens avec des courants politiques existants: trotskisme pour les deux premiers,

           anarchisme  pour le 3e. Les surréalistes révolutionnaires et d'autres proches du communisme stalinien resteront à l'écart du groupe après

           la rupture avec le PCF, au début des années 30.

         B contestataire (Pastoureau, entre autres) Surréalisme militant.

 

3 Le surréalisme individuel

          A artistique (Max Ernst, Miro, etc.)

          B vécu (vie de bohème, marginalité fréquente chez les artistes depuis toujours) 

 

La dimension ésotérique est quasiment absente à l'origine, mais se manifeste tôt, entre autres par la rencontre de l’œuvre de Guénon, œuvre très surévaluée, mais importante parce que première.

 

Si plus d'un surréaliste participent de plusieurs de ces niveaux, Breton seul s'y est maintenu de manière forte et constante (les 3 A), même si son attachement classique à la politique l'a fait osciller entre anarchisme, stalinisme (brièvement, mais avec des traces laissées dans le comportement interne) et trotskisme.

 

Dans les autres groupes surréalistes:

Les groupes belges: absence totale du versant ésotérique à La Louvière (où se cotoient après-guerre "stalinien" (Chavée) et trotskiste (Laurent)

Peu présent à Bruxelles, encore que la pensée de Nougé aurait pu se déployer de ce côté (faudrait relire Nougé de ce point de vue) et que Magritte s'est intéressé de près à l’œuvre autrement plus riche que celle de Guénon, d'Henry Corbin. (voir Cahier de l'Herne)

Le groupe roumain (Luca, Trost etc): une cime, très éphémère, du versant "braunérien", avec entre autres ce texte remarquable "dialectique de la dialectique"

Le groupe tchécoslovaque: attentif aux deux versants, mais à distance. Nourri de bien d'autres apports.

Le groupe de Chicago: exclusivement exotérique à l'origine, mais s'ouvrant peu à peu, avec prudence, au versant ésotérique (à vérifier)

 

Périodisation du groupe de Paris

1 1917-1922 (+/-): tient à distance la politique, semble ignorer l'ésotérisme

2 1922-fin années 20. les deux versants se développent

3 fin années 20 jusqu'en 1940: l'adhésion au PCF, puis la lutte antifasciste met au premier plan le versant exotérique. ce qui n'empêche pas Breton, dans le second manifeste, à déclarer à la fois son adhésion au matérialisme marxiste et à l'astrologie, sans que cela ne semble poser question au sen du groupe.

4 1940-1946: l'éclatement d groupe, par des exils différents (Breton aux États-Unis, Péret au Mexique) et les limitations de la clandestinité poussent au développements indépendants. Ésotérisme chez Breton et autour de Brauner, exotérisme chez Péret et dans les groupes plus ou moins proches de la Résistance.

5 1946-1952: Tentative manquée de réunir les fragments éclatés, à l'exception de l'entente entre Péret et Breton, pourtant mise à mal à propos de l'xpo de 1947.

6 1952-1968:(acharnement thérapeutique) privés de ses éléments les plus actifs (Brauner et ses jeunes amis pour le versant ésotérique; Pastoureau & Cie pour le versant exotérique), le groupe survit dans un compromis mou, symbolisé par la pauvreté de l'apport du trio de tête des jeunes (Schuster, Legrand, Pierre) Les plus intéressants de cette génération, (Bounoure, Joubert, plus tard Annie Lebrun et quelques autres) ont peu de prise sur le destin du groupe, d'autant que la nécessaire critique des ambiguïtés antérieures n'a pas lieu, entre autres par le rôle devenu écrasant de Breton (qui, en cachette du groupe, renoue avec Brauner(rupture de 1949) et Hérold (rupture de 1952))

7 1968 à nos jours (post mortem): le groupe éclate en deux. Le trio de têtes molles affirme la fin du "surréalisme historique" et ne donne à voir qu'une très médiocre "coupure" de presse. Bounoure, avec les tchèques, ne parvient pas à redonner vie au surréalisme. On retiendra néanmoins le recueil commun "La civilisation surréaliste", mélange disparate de textes anciens et nouveaux, et le BLS qui contient quelques articles intéressants (voir entre autres ce qui concerne le "groupe de Lyon")

8 Aujourd'hui et après (pourrissement, retour à la poussière): je suis cela d'assez loin, mais il semble que les dizaines, (centaines?) de surréalistes regroupés dans le monde dans des petits groupes assez fragiles (je ne sais s'il y a encore quelque chose à Chicago, Prague ou Bratislava) tentent une énième fois de se regrouper. L'absence de critique des ambiguïtés anciennes les condamnent soit à l'échec pur et simple, synonyme de découragement, soit à une rupture entre les deux versants, soit à ce que le surréalisme n'existe plus que phagocyté par une pseudo néo-gnose, qui en ferait -en fait déjà- un "appât" des plus utiles.

Les articles suivants traiteront de manière plus développée de ces ambiguïtés et de ces "courants" ici très schématiquement présentés.