Le ciel et moi avons la tête lourde ce matin. Vaut mieux pas trop s'éloigner. L'étroit passage sur le fil brisé de l'écluse, quelques pas entre phare et capitainerie, et je descends vers la pointe du Phare. J'avance lentement, observant à l'entrée du canal les amples et lentes manoeuvres d'un gratte-ciel flottant. Le ferry transmanche Normandie obstrue l'avant-port, obligeant les chalutiers chargés de leurs pêches à de larges courbes au ras des rochers. Il s'éloigne vers l'Angleterre lorsque j'atteins les rochers. A ma droite, la plage de la Pointe du Siège, vers l'estuaire de l'Orne, offre par son estran taché d'océan et de boue un salubre contraste avec la morne plage de sable lisse de Riva Bella. C'est le royaume de la pêche à pieds, chargé d'échos passés résistant à l'uniformité obscène des scénographies touristiques. Mais pour dormir, le sable lisse et sec, et le sentiment de fatigue s'accroit avec la venue du soleil. Je décide donc de changer de rive, à nouveau. Accompagnant du regard le chalutier Yaka qui rentre au port, avec son ample écharpe de mouettes soulevé par le vent, je croise une jeune femme châtain clair en survêtement moulant. L'érotisme élémentaire des silhouettes est une consolation bien plus profonde que les paradis promis. Elle ralentit à ma hauteur, m'offrant ces autres vertiges premiers que sont les plis des lèvres sous un léger sourire et l'angle aîgü d'un regard obscur. Puis elle reprend sa course. Je la regarde un instant enjamber les rochers et courir sur la plage, avant de retourner vers le port.

A l'instant où je passe devant la porte de la capitainerie, un homme pas très grand, mais à l'épaisse carrure, le crâne chauve, l'esprit ailleurs sort en me frôlant. Il ne m'a pas reconnu. Il m'a fallu un instant pour voir en lui l'homme de la nuit,  privé de ses lunettes, de sa barbiche, de son chapeau. Passé l'écluse et le port où le patron du Yaka achève de remonter le dernier panier de fruits de mer et de fermer les portes de son camion, laissant une jeune fille le conduire jusqu'à la halle toute proche,  il disparaît entre les villas. J'oblique vers la halle, me mêlant aux chalands, à l'odeur de poissons frais, au bavardage des poissonnières, aux noms de chalutiers sur les échoppes: Ce pat Mar An, Saint-Paul, l'Alfa, Mélodie de la mer, Carpe Diem, Baraka..., puis m'éloigne vers la mer.  La chaleur se fait plus intense et lourde, mais le couvert des arbres m'épargne un temps son emprise. Je sors des broussailles pour me glisser entre les dunes de l'est.

Après quelques mètres, alors que j'avance entre les dunes, surgissent en un sommet cinq cavaliers. Des promeneurs comme il en est souvent sur ces plages. Ils avancent au pas, parallèlement à moi. Ces silhouettes glissant à contre-jour sous le ciel nu entrent dans la chair de mes rêves comme un cri de lame déchirant les voiles anciens, éveillant d'infinis échos:

C'est une bande de cavaliers angevins, une petite compagnie qui en cette fin de printemps 1066 est venue se joindre aux troupes du duc Guillaume. Le départ pour l'Angleterre se faisant attendre, ils passent l'été et leur ennui à piller villages et voyageurs aux confins des terres normandes, vers les Flandres ou la Picardie.

Ce sont de jeunes ambitieux du second Empire, sortis des écoles, qui galopent vers Trouville pour y aller courtiser de jeunes héritières.

Ce sont les cavaliers noirs, les frères de Blecquis, ultracatholiques et futurs ligueurs,qui chassent déjà l'hérétique en cette année 1530, sur les terres pyrénéennes d'Aubrecourt. Ils cherchent Thierry d'Ombrière, le précepteur et amant de la nièce du duc, Agnès d'Aubrale.

Ce sont des indiens des plaines, ces misérables marginaux devenus par l'arrivé des chevaux espagnols, à partir de la victoire de Popé, le grand chef pueblo, de redoutables guerriers craints des peuples paysans qui les méprisaient autrefois.

Ce sont des soldats lucaniens, quittant leur alliés samnites après la mort de leur chef, Pontius Telesinus, dans la plaine voisine de Puteoli, un sombre jour de 88 avant notre ère. Ils retournent à Monte Croccia. La guerre est perdue. Rome est décidément invincible et les a payé cher pour qu'ils retournent à leur neutralité.

C'est l'Ordre nomade, avec Vivelles et Bontillon, qui s'en revient de l'une de ses retraites secrètes, l'épave d'un vaisseau espagnol échoué dans une crique bretonne, le Maria Luisa.

Ce sont des cavaliers mongols traquant le Khwarezm Shah Ala ad-Din sur les plages de la mer Caspienne en l'aube du XIIIe siècle. Voilà plusieurs semaines que dure cette traque à travers cet Orient sur lequel le Shah, souverain alors le plus puissant et le plus ambitieux du monde musulman, s'apprêtait à régner, succédant aux Sedjoukides comme protecteurs des califes. L'empire du Khwarezm, patrie de ces grands savants que furent Al-Khwarizmi et Al-Bīrūnī, s'étendait alors sur toute la Perse. Ala ad-Din venait de conquérir le Khorassan et la Transoxiane. Son palais, bâti au coeur même des plus grandes routes commerciales du monde, en retenait les plus subtils arômes, les plus étranges ombres, les plus rares beautés.

Nizami Ganjavi était lui-même venu lui lire son Haft Paykar, ce chef d'oeuvre inégalé de la littérature mondiale. Ala ad-Din eut le tort de faire exécuter des messagers venus outrageusement exiger de lui sa soumission au Grand Khan. Qu'étaient, à côté de ce souverain sans égal, ces vauriens des steppes montés sur de grossières et petites montures, qui venaient lui réclamer justice et soumission? Il fit exécuter les messagers du Grand Khan. Quelques mois plus tard, l'armée mongole, faisant preuve d'une habileté tactique qui inspira les stratèges modernes, avait détruit en une bataille toute l'armée du Shah, avait pris une à une ses places fortes, pillé ses cités, exécuté ses proches et ses fidèles, perpétré des massacres comme on n'en vit jamais de pareils avant le XXe siècle, tandis qu'il fuyait, toujours plus loin, jusqu'à cette île de la mer Caspienne où les Mongols, piètres marins, ne purent l'atteindre, mais bien la pleurésie. 

Là, je le vois s'embarquer sur la barque des pêcheurs et s'éloigner vers le large, vers l'île, sous le regard méprisant des cavaliers mongols, alignés sur le sable. La barque croise un hors-bord lancé à toute allure vers l'écluse et que hèlent en vain deux petites filles, assises à côté de moi, sur le brise-lames. Je titube et parviens avec peine sur la plage que j'ai quitté sans m'en rendre compte.

Le phare, la capitainerie et la pointe, à marée haute

 

phare et pointe ouistreham-530