Le soleil, la fatigue, ... Oui, ce doit être cela. Il me faut de l'ombre, des espaces clos, des pensées précises pour me protéger de ce vertige, où j'ai cru définitivement sombrer. Je m'achète un sandwich sur la digue - le ventre vide, oui, cela ne doit pas avoir aidé - et me procure le plan de Ouistreham à l'office du tourisme. J'irai aujourd'hui vers le vieux village qui domine Ouistreham, je garde la pointe du Siège pour demain. Au fil des rues, je me colle aux murs pour y glaner la moindre goutte d'ombre. Place Albert Lemarignier, c'est tout un réservoir qui s'offre à moi: l'imposante église romane Saint-Samson.

Elle est vide. Ouverte et à moi toute entière. Il y a de quoi lire et s'occuper l'esprit: une notice sur un grand panneau installé dans le vaisseau latéral gauche de la nef indique que l'église, construite au XIIe siècle, est consacrée à l'ancien évêque de Dol, le Gallois Samson, mort vers 565. En ce temps-là, dit la notice, les évêques avaient armée et territoires. Ouistreham était l'un des points de passage de l'évêque vers ses possessions normandes. 

Cette époque obscure, d'où provient la matière de Bretagne, était propice à l'imagination. Autodidacte en histoire, Pierre n'avait pas la prudence stérile des historiens formés à l'Université, éternelle ennemie des imaginatifs. L'historien dûment formé ne s'autorise guère à aller au-delà des sources pour donner à voir les individus dans leur épaisseur singulière. Il ne parle que de ce qu'il sait. Pierre, lui, s'invente ce qu'il ignore, s'approchant peut-être ainsi bien plus près de la vérité, fut-ce au risque de lui tourner le dos. Je ne vais pas ici reproduire tout ce qu'il imagina dans l'église sur la vie de Samson, avant de le retranscrire, de retour dans sa chambre de l'Ecailler. Mais, comme on le verra plus loin, il m'est nécessaire d'en faire un bref résumé.

Samson fut l'ennemi de Connomor, le Barbe-bleue breton, contre lequel il appela le roi Childebert Ier. Selon certaines traditions tardives, il parlait la langue des oiseaux, et chassait par sa seule parole les oiseaux destructeurs de récolte. Avait-il eu l'instruction des langues sacrées auprès d'Illtud, à Cor Tewds? Iltud était un Armoricain élève de Germain d'Auxerre, qui partit en Bretagne insulaire, selon certains pour combattre aux côté du roi semi-légendaire Arthur. Ce qui est plus avéré est qu'il fonda le premier établissement éducatif gallois, parfois qualifié de première université britannique, Cor Tewds, au milieu du Ve siècle. Ce lieu comptait sept églises, dotée chacune de sept compagnies, comprenant sept cellules de sept étudiants. Parmi eux, Samson, compté parmi les sept saints fondateurs de Bretagne, qui, receltisée par eux, cessa de s'appeler Armorique. Le nombre sept renforce l'impression d'un savoir ésotérique, mais en Irlande et en Ecosse désigne un sous-clan. Le chiffre repris par les historiens et les mythologues n'est donc peut-être qu'une erreur de traduction.

Pensant au Samson biblique, je m'imagine Samson de Dol comme un homme de haute et large stature, le visage assombri par les méditations solitaires et leur voisinage avec la folie. Envoyé par Iltud pour étendre l'influence de Cor Tewds sur ses terres natales, Samson, fils d'une haute aristocratie galloise, s'entoura d'une petite armée qui n'eut aucune peine à s'établir aux confins de l'Armorique, à Dol, entre les royaumes de Connomor et de Childebert Ier, puis d'acquérir avec l'appui de ce dernier de nombreuses terres normandes, entre autre pour fonder l'abbaye de Pental. En ce temps, l'évêque éloigné des cours royales était le véritable souverain de son évêché, nommant les comtes, rendant justice et protégeant ses fidèles. La formation religieuse de Samson était plutôt une exception en ces temps-là, où l'on passait de comte à évêque comme d'un grade inférieur à supérieur Ce savoir devait renforcer son prestige, parmi une population déjà mêlée de Gallois ayant fui aux siècles précédents les Saxons ou les Pictes. Ayant établi son autorité sur une large région continentale, Samson renforça la puissance de sa famille en Galles, formant un réseau monastique trans-manche qui perdura plus ou moins jusqu'au IXe siècle, quand le souverain de Bretagne, Nominöe, provoqua le schisme breton, révoquant pour simonie plusieurs évêques proches des rois francs.

Qui était donc ce Samson, passé de l'érémitisme le plus exigeant au pouvoir le plus mondain? Pour ses exils spirituels, on parlait d'une grotte, dont il chassa un serpent, et d'îles, Caldey et les îles Scilly. L'une de ces dernières, qui fut sans doute sa brève patrie, porte aujourd'hui son nom. Elle est formée de deux monts jumeaux connectés par un isthme, deux seins surgissant des eaux de la Manche. Qui a-t-il rencontré sur ces îles? On sait que c'est là que s'exilèrent deux partisans de l'ascétique Priscillien, Instantius and Tiberianus. Ce Priscillien, qualifié parfois de gnostique, fut le premier hérétique condamné à mort. On dit que ce sont ses restes, et non ceux de Saint-Jacques, qui gisent à Compostelle, et vers lesquels depuis plusieurs siècles se dirigent des milliers de pèlerins pour les vénérer.

Qu'était Ouistreham alors? Peu de choses sans doute, tout au plus un village de pêcheurs, qui a gardé pour quelqu'obscure raison le souvenir du passage de l'évêque. Peut-être parce que pour s'assurer la traversée de l'Orne, Samson les avait pris sous sa protection, au détriment de quelque village voisin? Surtout en de tels parages qui, depuis l'agonie de l'Empire, avait dû retourner à une vie autarcique, n'étant plus lié qu'aux villages voisins, il fallait pouvoir aller de Dol à Pental, en évitant quelque seigneur ou évêque hostile plus à l'intérieur des terres. Mais peut-être avait-il simplement frappé la mémoire des Ouistrehamais en passant à la tête d'une petite troupe à travers dunes, simple spectacle qui en ces temps avait tout de l'apparition divine....

Cette pensée, comme une rechute, me fait vaciller. Vertige, asphyxie, transpiration, vertige, transpiration, maux de tête. Je me lève, tremblant. Je marche nerveusement vers le transept. Je me calme. Deux vitraux commémorent le débarquement de 1944. Absurde intrusion, qui a au moins le mérite de me ramener définitivement en notre temps. Après tout, je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même: est-ce cela que je recherche ici? D'autres lieux pour m'enfermer dans d'autres rêveries? N'ai-je pas trop attendu de ce voyage? Cette impression de salut ressenti à l'approche d'Ouistreham n'aurait-elle été qu'une trop brève illusion? Suis-je condamné à errer sans fin, seul, à travers les âges, tel Isaac Laquedem?

La porte de l'église se referme bruyamment. Je me retourne: personne. On vient de sortir. Qui était caché là? Qu'a-t-il vu? Je me dirige vers la porte, sors de l'église et regarde tout autour: la seule silhouette qui s'éloigne vers le sud d'un pas calme et distrait est celle d'une femme, blonde et maigre, en tenue de jogging, qui me rappelle, malgré sa chevelure, la jeune femme de la pointe du phare. Je retourne vers le port par l'avenue Michel Cabieu. Bientôt, j'aperçois au loin la sombre et forte silhouette courbée d'un homme à la longue chevelure noire et grise disparaissant derrière un coin. Sans savoir pourquoi, j'ai la conviction que cet homme était dans l'église un instant auparavant. Arrivé à l'endroit où il a disparu, cette plaque, contre un mur: "Ici même, dans la nuit du 12 juillet 1762, le sergent garde-côte Michel Cabieu (1730-1804) repoussa seul une attaque anglaise et fut fait général par la Convention".

Arrivé à l'hôtel, je prends possession d'une nouvelle chambre, au premier, juste sous l'autre. Elle donne sur une grande terrasse commune à quatre chambres, au-dessus du bar de la Marine. C'est là que je m'installe, sur une chaise, avec verre de vin et pipe, en écrivant tout ce dont je me souviens de mes réflexions sur Samson de Dol. Évidemment, des réflexions, pas des rêveries: je me suis affolé pour rien.

Lorsque j'en viens à Michel Cabieu, je remarque que Ouistreham vit dans la mémoire des débarquements anglo-saxons: deux réussis, celui de 44 et celui de Samson, et un échec, celui de 1762. Peu importe. Tous trois apportent gloire et fierté à la petite cité balnéaire. Le dernier tend quand même à effacer les autres. Plus récent? Non, plus profitable pour le tourisme. Les jeunes soldats ne sont pas morts pour rien par milliers sur les plages normandes: ils font vivre le petit commerce. Cela me ramène au ferry de tout à l'heure: le débarquement est devenu une activité économique rentable et a lieu deux fois par jour.

En face de moi, un imposant navire rouge passe les écluses et se dirige vers Caen. Un marin, de rouge vêtu lui aussi, s'agite à la proue, sous laquelle est indiqué: www.alpha.lv. Lv: lettonie. Pietr-le-letton est un roman de Simenon, écrit un an avant Le port des brumes, qui se déroule à Ouistreham, et qui a entre autres pour personnages Ernest Grandmaison, propriétaire de la Compagnie de navigation anglo-normande, et Yves Joris, capitaine amnésique du port de Ouistreham. L'homme de la nuit est-il le capitaine du port?

A cet instant, quatre personnes, deux adultes et deux enfants, sortent de la chambre la plus éloignée, à gauche. Ma présence semble les déranger. Faut dire que je n'ai pas le regard amical, ni la pose engageante, affalé sur mon siège, le ventre épais et suant qui prend l'air. Ils hésitent à s'installer, puis disparaissent. Des Anglais. Même sur ma terrasse qu'ils débarquent! Leur passage bruyant a réveillé la belle au bois dormant de la chambre de droite. Elle n'est vêtue que d'une longue chemise d'homme, entr'ouverte sous le cou, et d'une courte chevelure noire. Elle regarde vers les absents, semble à peine me remarquer. Elle promène son regard le long du port, tandis que je promène le mien le long de ses jambes. Elle rentre. Mieux à faire, sans doute. Elle est anglaise, elle? Elle est seule? Sa porte est restée ouverte et j'entends rien. On verra plus tard. Vais faire une sieste.

 

L'île Samson

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