D'où m'est venue l'envie d'élaborer - fragmentairement-  des schémas de l'histoire des sociétés? Quel est mon mobile, quelle est ma légitimité? Quel est mon itinéraire de recherche?

Telles sont les questions auquel devra répondre, ne serait-ce que partiellement, cet article.

 

"La résignation n'est pas inscrite sur la pierre du sommeil"  (citation de mémoire) André Breton (Manifeste du surréalisme?)

 

"Il ne refaisait pas le monde, mais son histoire. Il s'acharnait à en dénouer les fils. Aucune théorie, aucune excuse donnée ne lui paraissait capable de comprendre l'impensable: comment a-t-on pu en arriver là? Des haut-le-cœur parfois le saisissait, quand il croisait le visage fétide, pustulent de la résignation dans une allure, une phrase, un regard, de ceux qui lui ressemblaient trop."(Les échos antérieurs, chapitre I, 1)

 

Comment a-t-on pu en arriver là? L'homme qui disposait de tant d'atouts pour maintenir ou créer des sociétés favorisant le bonheur individuel semble, tant au regard catastrophique de l'état présent que des pérégrinations antérieures, avoir presque systématiquement fait les mauvais choix. Aucun siècle passé n'a atteint en cumulation et en intensité les catastrophes, les crimes, les destructions, les malheurs qu'a connus le XXe siècle, alors que les siècles précédents furent loin d'en être dépourvus. Le XXIe siècle est bien parti pour détrôner celui-ci en la matière.

 

Cette interrogation s'enracine dans l'enfance. Pourquoi ces sympathiques indiens ont-ils été vaincus par ces brutes de cow-boys? Elle s'enracine aussi dans l'âge des pourquoi, cet âge dont on nous dit qu'il faut s'en éloigner pour grandir. Le surréalisme, si fidèle à l'enfance, ne l'a pas du tout été sur ce point. Ce questionnement s'est précisé dans la précoce lecture du "Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes" de Rousseau, puis par la rencontre du marxisme, qui reste, parmi les outils à ma disposition dans le champ historique, le plus utile, mais outil sommaire, insuffisant et trop daté. Enfin, par la découverte du surréalisme, débarrassé du mythe idéaliste du progrès, valorisant d'anciens savoirs, d'anciennes cultures ou les peuples dits primitifs, anciens et actuels.

 

Quelle est ma légitimité?

L'histoire appartenant au champ des sciences humaines, le postulant théoricien trouve sa légitimité dans une formation académique, de préférence sanctionnée par quelque titre. Je n'en ai aucun, ce qui fonde ma légitimité. Ma formation est des plus réduites.

A minima, si ce savoir est acquis individuellement par des lectures, il doit être confronté au savoir académique et à l'échange social. Que nenni, j'ai tout écrit dans mon coin. Et jusqu’à aujourd'hui c'était préférable. (voir La cime et la prairie sous le vent, à venir)

Parfois, les détenteurs du savoir académique tolèrent des vulgarisateurs non issus de leurs rangs. Les vulgarisateurs transmettent au public les savoirs académiques (et il m'ont été très utiles, surtout issus des rangs académiques). L'un des fondements de ma démarche, et donc de ma légitimité, est la critique des savoirs, méthodes et exigences académiques, et surtout de leur prétention à être le modèle insurpassable de tout savoir.

Un détenteur très tolérant du savoir académique (faut chercher!) consentirait à porter attention à une telle recherche, si elle est issue d'un questionnement long et continu fondé sur de nombreuses sources, et se présente dans des formes proches des formes académiques. Pour la longueur, près de cinquante ans, c'est pas mal. Le nombre des sources aussi (voir la version très abrégée des bibliographies) Mais la continuité, surtout pas. Plusieurs interruptions de plusieurs années en ont brisé le fil: la dernière, de 2009 au 16 avril 2015. Quant à la ressemblance avec les formes académiques, par l'imprégnation de celles-ci à travers mes lectures et mes faibles formations, je l'ai longtemps cherchée. C'est seulement en y renonçant que j'ai pu enfin rédiger quelque chose dont je sois un tant soit peu satisfait. La forme fragmentaire, inachevée, non seulement s'adapte à ma démarche, mais elle est la seule qui garde des chances de me permettre de passer à la deuxième étape, la confrontation avec les autres, y compris les susdits détenteurs.

 

Comment justifier un tel renversement de légitimité?

L'article sur les problématiques des six stades (en cours d'écriture) y répondra partiellement. Cela repose d'abord sur la problématique des modèles à utiliser(même article). Ceux-ci appartiennent à des champs très différents : le recherche historique, bien sûr, mais aussi divers champs scientifiques au sens fort (mathématiques, évolution, (neuro)biologie, essentiellement), et au sens faible (écologie, psychanalyse,etc.) ainsi qu'au champ littéraire (schémas narratifs) et philosophique. J'ai parlé dans la problématique citée de l'importance de la confrontation entre ces modèles.

 

La spécialisation académique ne prépare pas et fait même obstacle à la sortie de son champ propre de chaque chercheur. Les spécialistes n'aiment guère voir les outils élaborés au sein de leurs recherches utilisés hors de leur champ. Non sans raison, vu les erreurs sur ce point (cf sociobiologie, darwinisme social, ou évolutionnisme dans le livre d'Alain Testart, Avant l'histoire)

Lorsqu'il passe outre, le chercheur le fait avec tant de précautions (pour éviter d'être jugé illégitime par ses pairs) que l'utilité de ses modèles en sort grandement amoindrie.

D'autre part, l'exigence d'achèvement rend impossible la confrontation hors de son champ propre, de telles approches ne pouvant par leur ambition même prétendre à un achèvement satisfaisant, surtout selon les critères académiques. Or la confrontation hors du champ propre est indispensable pour une recherche utilisant des outils de nombreux champs du savoir.

 

On peut aller plus loin. L'approche fictionnelle (voir ici Sommaire) apporte un supplément de réalisme non négligeable, car elle seule permet d'évoquer le niveau strictement individuel de l'histoire, surtout dans les classes populaires, presque absent des sources (archives, tombes, récits contemporains) utilisées dans l'histoire, niveau qui ne peut être retrouvé que dans l'imagination (la lecture des "Piliers de la terre" de Ken Follet, par exemple, n'est pas inutile sur ce point) 

Plus loin encore: les savoirs anciens, ésotériques (pas leur version actuelle, empaillée et grotesque) et mythiques  par leur caractère antihistorique pourraient sembler inutiles. Dans son livre "Des îles dans l'histoire", Marshall Sahlins montre l'intérêt, pour l'évolution des savoirs historiques, des perspectives mythiques des peuples dits primitifs.

Et, in cauda venemum comme dirait l'autre (un latiniste), durant les longues interruptions des recherches, l'inconscient n'a cessé de réarranger la mémoire, (voir Israël Rosenfeld, L'invention de la mémoire) et donc la recherche elle-même. D'autant plus que j'ai rarement relu mes textes antérieurs, après les interruptions. Ce travail de l'inconscient m'a libéré de nombreux obstacles.

 

Allez, un petit dernier: l'utilisation d'homologies entre divers champs de signification, l'aller-retour constant entre eux, est grandement facilité par la pratique de la pensée polysémique, symbolique, de l'imaginaire, y compris la métaphore poétique.