"Tout cela doit paraître bien anodin et vain au lecteur. Médiocre épreuve initiatique que cette marche matinale de trois heures le long d'une route. Tel était le drame d'Antoine: voulant s'extraire de ses rêveries, il était allé à la rencontre de la réalité, refusant même d'emporter un appareil photographique, arguant qu'il ne "voulait rien entre le réel et lui". Mais il ne rencontrait que des symboles, des matérialisations de réalités spirituelles, des épiphanies." (Les échos antérieurs I,4, ancienne version)

Telle était la contradiction dans laquelle je m'étais enfermé dès le départ. Sortir de ma coquille, de mes rêveries, cela signifiait pour moi plonger tête première dans le réel: des faits brutaux, des rencontres singulières. Il n'y en eut point. Je m'étais tour à tour placé dans les pas imaginés des anciens compagnons artisans, des quêtes spirituelles. Cela veut dire quoi? "Faire comme si", ce jeu si prégnant de l'enfance que des adultes tentent vainement de retrouver dans le "jeu de rôles".

Mais c'est cela aussi: "Je suis toujours gêné par la tendance de l'époque à la symbolisation. Au Moyen-Âge, il y avait beaucoup plus ce sens du concret, qui est par certains côtés ridicule, parodique; la relique, par exemple, est une chose qu'on touche, qu'on cherche, qu'on achète. C'est ce que le surréalisme a retrouvé d'une certaine manière parce que - c'est pourquoi il m'intéressait beaucoup- il ne se contentait pas de satisfactions symboliques, il cherchait le lieu et la formule, quelque chose qui pouvait changer la vie, mais réellement. Il ne cherchait pas de substituts." (Julien Gracq, Entretiens)

Ce pourquoi, au-delà d'innombrables réserves, je reste indéfectiblement attaché au surréalisme, ce qui est pour moi sa pierre de touche, c'est l'injonction de Breton: "Pratiquer la poésie", qui l'inscrit dans les traces de Nerval et son épanchement du rêve dans la vie réelle, et qui n'a à mon sens pris corps que dans ce "hasard  objectif" si peu pratiqué par le groupe.

"Faire comme si", donner à ses pas un registre symbolique: l'acte paraît gratuit, arbitraire. Il l'est. Ce n'est qu'en l'inscrivant dans le réel, acceptant les conséquences et se laissant emporter, que peut s'ouvrir un peu la vie. La changer? L'oxygéner un peu, comme disait Gracq de ce qu'il advint de l'ambition nodale du surréalisme.

Gracq, encore, forcément: «Pourquoi le sentiment s’est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul –le voyage sans idée de retour– ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière?» (Les Eaux étroites)

S'il est un voyage qui précède celui-ci, c'est celui que j'entrepris, sous l'impulsion de ces premières lignes, sans idée de retour, à 19 ou 20 ans. Bruxelles-Paris. Gare d'Orléans. Premier train au hasard.. Orléans, la Sologne. Déjà, je n'étais pas parti bien loin. Trois jours de marche, trois nuits bancales (baraque en bord de forêt, tour de guet de chasse, grange à foin) et je rentrai chez moi, après quelques jours à Paris, où s'ouvrirent les portes du hasard. Là encore, piètre aventure. Ici trois nuits, là trois heures de marche. Pour l'amateur d'émotions fortes et d'aventures à risques, cela tient de l'indécence. Pas de grand écart, juste un pas de côté. Ce sens du concret, nécessaire à l'expérience imaginaire, n'a guère besoin de plus.

Faire passer l'imaginaire dans le réel, c'est à la mode. Il est commun aujourd'hui d'inviter à "réaliser ses fantasmes". Triste époque. Déjà que les fantasmes ne sont souvent qu'un imaginaire congelé. De la "fantaisie", dirait dédaigneusement Corbin, perdant de vue que l'imaginaire et l'imaginal sont à l'origine de même nature que la "fantaisie" qui en est simplement la version très appauvrie, desséchée. Mais ce qui marque surtout la pauvreté de l'imaginaire contemporain, c'est l'invite à  "réaliser", autrement dire à copier dans le réel le fait fantasmé, sans aucune transposition, sans ce travail de métamorphose qui est précisément le mode imaginaire, travail sans lequel la rencontre essentielle entre réel et imaginaire n'a pas lieu, puisque l'un ne s'affirme qu'en niant l'autre.

Ce travail nécessite un savoir-faire. Mais un savoir-faire qui est avant tout lacher de bride. La transposition se produit presque hors de soi, dans le faisceau d'étincelles partant du réel et du rêve, et se heurtant au fil de la conscience. La découverte du port d'Ouistreham m'a fait penser que ce sont de tels instants qui ont fait naître la figure mythique de la "Révélation", en des époques où les voyages était autrement plus longs et plus risqués. Voir enfin sa destination prendre corps, au détour d'une route, c'est se sentir sauvé, c'est se sentir de retour "chez soi", dans une nouvelle patrie qui fait écho à l'ancienne. Car le port de Ouistreham en cet instant, ce sont toutes les figures de la quête: la révélation muette de l'Instant premier, le sentiment du retour en soi de la nostalgie, la libération des prisons de l'autre monde (passage d'une route hostile à un chemin accueillant), la quête elle-même qui en un instant s'initie et s'achève.(S'initie: c'est le vrai début du voyage; s'achève: c'est la fin des épreuves), rencontre avec le double: le port de Ouistreham, et le salut.

Le salut, vraiment? Non, c'est là une surinterprétation propre aux temps religieux, aux illusions anciennes, dont le romantisme et le surréalisme n'ont su pleinement se défaire. La plaie reste ouverte, ainsi que le rappelle l'extrait en début de chapitre. On ne revient jamais au paradis perdu. Mais on s'en fait un compagnon de voyage.

 

 

Étang de Sologne

 

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