21 avril 2009
Thèses sur l'art et le surréalisme
1 En cherchant à remonter aux sources de la pensée, en invitant à suivre Nerval dans "l'épanchement du rêve dans la vie réelle", en édifiant une éthique fondée sur le désir, la poésie, l'amour, la révolte, le surréalisme est l'expression moderne de la conscience imaginaire, succédant en cela au romantisme allemand et aux gnoses anciennes.
2 L'art est l'imagination se matérialisant, la matière se révélant ses ressorts imaginaires.
3 Le surréalisme est dès lors conscience de l'art, héritier là encore du premier romantisme allemand. Conscience de tout l'art authentique, tel que défini ci-dessus, hors de tout critère d'appartenance, de tout critère formel ou conceptuel.
4 La pratique de l'art, la rencontre de l'imaginaire et de la matière, suppose un abaissement du seuil de la conscience, et donc l'abandon de toute visée théorique, y compris surréaliste.
5 Pratiquer l'art en se conformant à des concepts, fussent-ils surréalistes ou révolutionnaires, c'est cesser d'être artiste. L'émotion est la voie royale.
6 Il ne peut dès lors exister ni art surréaliste ni art révolutionnaire.
7 L'art est la mise en présence de la part la plus intérieure, la plus singulière de l'homme, l'imaginaire, et de la part la plus extérieure du réel propre au champ de chaque art: matière inanimée, corps, sons, langage.
8 Ce dialogue créateur entre termes antinomiques est une aventure strictement individuelle: "L'étreinte poétique, comme l'étreinte de chair, tant qu'elle dure, défend toute échappée sur les misères du monde" (André Breton, Sur la route de San Romano)
9 La dimension individuelle, singularisante se fonde sur le "Je est un autre", sur la négation du "Moi". Ce dernier est le fondement psychologique de la pensée identitaire et rationnelle. Le narcissisme béat ou larmoyant qui s'étale aujourd'hui dans tous les modes d'expression n'est que le pendant psychologique de l'aliénation sociale du travail créateur.
10 Parler d'aventure individuelle en art ne signifie pas création solitaire. La tension antinomique entre soi et l'autre est elle aussi productrice d'étincelles, mais seulement si elle se fonde sur une constellation de singularités irréductibles et ouvertes, non sur une collectivité figée.
11 Dans la pensée identitaire, rationnelle et scientifique, la pratique et la théorie sont étroitement liées, et subordonnées l'une à l'autre: la pratique est application de la théorie, la théorie est validée par la pratique, par la vérification. Dans la pensée imaginaire, poétique, dans l'art, la pratique suppose un travail d'oubli de toute visée théorique, toute visée théorique reste sur le seuil, ne peut pénétrer le noyau central, indicible.
12 Toute approche théorique étant par essence rationnelle, ne peut avoir dans le versant imaginaire qu'une fonction négative, alors qu'elle est constructive dans le versant rationnel de la pensée.
13 Le caractère négatif de toute approche théorique de l'imaginaire consiste essentiellement à briser le carcan d'une raison close, à faire prendre conscience qu'elle reste sur le seuil, qu'elle ne doit pas prétendre pouvoir aller au-delà, expliquer, rationaliser l'imaginaire en action. Elle doit avoir pour objet les conditions initiales de l'imaginaire, non l'imaginaire même.
14 La thèse précédente n'a de sens que si l'on comprend que l'imaginaire et la raison sont les métamorphoses réciproques de l'un en l'autre, où chacune est la matière première de l'un et l'autre.
15 En art, le concept et la réflexion ont donc éventuellement leur place, mais uniquement dans la délimitation des conditions initiales et dans la critique de toute approche intellectualisante.
16 Le concept en art doit être soumis à l'imaginaire et à l'émotion.
17 Le surréalisme est révolte contre la dictature de la raison sur les terres de l'imaginaire.
18 La situation actuelle de l'art, où la raison figée dans le discours dicte les règles aux dépens des artisans de l'imaginaire, est l'expression dans ce domaine de l'aliénation générale du travail créateur au profit d'un rationalisme productiviste et consommateur.
19 Le terme même d'avant-garde, ne représentant plus qu'une succession de proclamations formelles et d'énoncés sans fond, a pris en art un sens réactionnaire, en ce qu'il est l'expression des efforts incessants de la raison étroite de fermer la brèche ouverte par les révoltes dadaïstes, surréalistes et abstraites, d'interdire l'aventure spirituelle et le travail créateur, qui seuls peuvent mener à l'inconnu.
20 Le surréalisme s'est élevé contre toute approche esthétique de l'art. Il a rejoint en cela la révolte dadaïste et la démarche d'artistes comme Francis Picabia, Marcel Duchamp, John Cage.
21 En ce sens, Dada, Duchamp, Cage, et les surréalistes sont à la source à la fois de la révolte salutaire qui institue la modernité en art en l'affranchissant des anciennes règles esthétiques et morales, mais aussi ; par manque de conscience de leur propre dynamique, de l'enfermement, plus étouffant encore que les anciennes prisons esthétiques, de l'art contemporain dans le règne du concept, du message.
22 Cette transformation du travail négatif et libérateur de la raison sur la création imaginaire en travail "positif" et incarcérant est sans doute déjà en germe chez eux. Mais ce sont surtout certains de leurs suiveurs qui ont transformé l'éclat libérateur en diktat geôlier.
23 Le dadaïsme, en faisant éclater les modes traditionnels de l'art, mêlant matières et techniques, confrontant les arts entre eux, et inventant de nouveaux modes d'affirmation artistique a provoqué un appel d'air fondateur. Mais refusant, au nom de cette insurrection contre l'esthétisme et la morale, tout critère à son action, a fait de son action même le critère suprême. Se heurtant aux conformismes, il a fait de ce heurt même une œuvre d'art, ouvrant la voie à un art réduit à sa propre mise en scène, un art spectaculaire, automimétique plus superficiel qu'aucun académisme passé.
24 Duchamp, en exposant sa fontaine-urinoir niait les conventions et les repères traditionnels de l'art. Ses imitateurs paresseux firent de cette négation la plus lourde des conventions. L'affirmation que tout est art devient la manière dans le champ artistique de réprimer toute expression libre de l'imaginaire.
25 Le surréalisme s'est pour une bonne part construit, en art, dans la prise de conscience de cette faiblesse du dadaïsme. Mais il n'a pas échappé à toute ambiguïté. L'appel à l'automatisme comme moyen d'exploration de l'inconscient, recherche de la source de l'imaginaire, s'est transformé, par l'ignorance, chez certains, de l'intense travail sur soi qu'exige la pratique de l'automatisme, en une valorisation de la "spontanéité" immédiate, une dévalorisation du travail créateur, prétexte au refus de l'exigeante aventure imaginaire de tout art authentique.
26 L'art-concept, l'art-négation-de-l'art, l'art vite expédié a trouvé des conditions favorables à son expansion dans la marchandisation de l'art dans la société actuelle. Ces formes d'art, vite consommées, vite produites, restant sur le seuil, ne demandant aucun effort créateur aux spectateurs, dont elles épargne les émotions, répondaient parfaitement aux exigences de rentabilité et de surconsommation de la société actuelle.
27 Le surréalisme, appel à vivre, à pratiquer la poésie, a refusé l'enfermement de l'imaginaire dans la cage dorée des conventions artistiques. Mais ce refus de limiter l'imaginaire à la cage dorée de l'art s'est souvent confondu avec un refus de la nécessaire autonomie de ce dernier.
28 La confusion entre la démarche rationnelle et la démarche imaginaire se fera toujours au détriment de ces deux modes de pensée.
29 La situation actuelle de l'art marque la pointe extrême de la domination d'un intellectualisme borné sur les appels de grand vent de l'imagination créatrice.
30 Avant la révolte fondatrice de l'art moderne, dont Dada et le surréalisme sont deux figures essentielles, la raison brimait l'élan de l'imaginaire en art par ses règles esthétiques et morales. Elle masquait sa parole. Aujourd'hui, elle la couvre par le vacarme autosatisfait de la raison réduite à des concepts, à un discours sans fond qui par un jeu de masque aliénant, présente le fétichisme de la raison pour une œuvre d'art.
31 Le surréalisme, s'il veut rester fidèle à son élan nodal, doit clairement séparer sa démarche consciente de toute pratique, artistique ou autre, de l'imaginaire.
32 Sur le plan conscient, théorique, il doit rester exclusivement critique ou limité à la détermination et à la mise en œuvre des conditions initiales. Sur le plan pratique, vécu, il doit se défaire de toute visée, n'être que pur abandon aux cascades d'étincelles produites par la rencontre des antinomies. C'est à ce prix qu'il peut prétendre continuer d'être l'expression d'une nécessité fondamentale de l'être humain.
Charp
Prolongements:
Sur 1, voir: Emergence de la conscience imaginaire
Sur 2: L'imagination matérielle
Sur 5 et 20 à 26: L'art dégagé de l'idée
Impuretés - Approche
Dire que le surréalisme a, sous un certain angle, échoué parce qu'il n'est pas sorti de l'art, d'un côté, et de l'autre entreprendre une activité virtuelle, Envers, sous l'angle seul de l'art "pur", peut apparaître comme une singulière contradiction de ma part.
Il y a là ce qui a toujours caractérisé ma démarche: la réponse intuitive à ce qui en moi résonne d'une certaine nécessité d'abord. Et si entre ces nécessités une contradiction apparaît, plutôt que de les gommer en insistant sur les points d'accords, ou en essayant une hâtive synthèse, la porter plus loin. Et au fil de son expression, tenter d'en exprimer les possibles ressorts.
C'est en effet à ce prix, je crois, que peut s'opérer l'opération dialectique, que peut être jeté au-dessus du gouffre la chaîne porteuse d'étoile qui reliera les deux cimes: d'abord purifier, rendre à leur mouvement propre chacun des pôles, avec l'intuition que c'est seulement porter à l'extrême de leur contradiction qu'ils pourront enfin se répondre. Ce fut là toujours mon attitude vis-à-vis des rapports entre surréalisme et marxisme (tout à l'opposé donc d'une démarche comme celle de Marcuse, de Lowy, des surréalistes américains), comme entre raison et imaginaire (plus proche là de la démarche d'un Bachelard).
Je suis loin encore de vraiment saisir cette réponse, entre art et surréalisme. En guise de premier jet, sur cela comme sur d'autres éléments, je vais tenter de présenter mes éléments de réflexion sous forme de "thèses", à comprendre moins comme une série d'affirmations que comme un matériel brut de départ.
06 avril 2009
Impuretés
J'avais commencé un longue réponse aux interventions de Pascale et Fabrice sous Surréalismes 10, la modernité du surréalisme, mais je m'aperçois qu'elle a plus sa place comme développement propre, car il s'agit là d'un élément essentiel de ce que je cherche à dire ici.
La démarche portée par les textes de ce blog est le reflet d'une étude, bien incomplète et incertaine, souvent abandonnée, souvent reprise, sur un objet particulier, la conscience imaginaire, essentiellement à travers quatre visages historiques, Gnose, mystique ésotérique, romantisme et surréalisme.
Dès que j'ai entamé cette étude, il y a plus de vingt ans, j'ai eu tendance à m'effacer derrière son objet, afin qu'il ne s'échappe sous une subjectivité trompeuse. A la fois un souci d'objectivité, et une réaction à toute identification abusive, si fréquente dans les études sur ces sujets. Trop d'auteurs tendent à ramener telle ou telle de ces pensées à leur conception propre, à n'y chercher qu'un reflet, gommant ainsi les contradictions. C'est nettement le cas de Jean-Claude Bologne, dans son ouvrage pourtant intéressant et original « Le mysticisme athée ». C'est le cas, de manière assez caricaturale, du « Révolte et mélancolie, le romantisme à contre-courant de la modernité » (beau titre, sous-titre déplorable), de Michaël Lowy et Robert Sayre. C'est là aussi un des points, outre l'athéisme, sur lesquels je m'écarte d'un auteur aussi remarquable qu'Henry Corbin, dont l'œuvre est pour beaucoup dans ma connaissance des gnoses mystiques et un peu du gnosticisme antique, mais qui, tout prudent et nuancé qu'il soit, les ramènent à une conception de l'être née de la synthèse de sa démarche propre et de ce qu'il a rencontré chez les auteurs étudiés. Hans Jonas, dans sa remarquable étude sur la gnose antique « La religion gnostique » n'est pas exempt d'une telle dérive, quoiqu'en séparant clairement l'étude et sa propre lecture, il évite l'essentiel de l'écueil. Son seul défaut, à mon sens, est de qualifier la gnose antique de « nihilisme », et le modernisant ainsi un peu excessivement, encore que son propos soit des plus nuancés.
Cette confusion n'est-elle pas inévitable? L'objectivité, surtout en un telle domaine, n'est-elle pas illusoire? Oui, bien sûr. Le reproche que je fais à Jonas, on pourrait aisément l'appliquer ici, où est réuni sous un seul vocable, « La conscience imaginaire », des aventures spirituelles si diverses. Tout au plus, ce vocable est plus vague,et donc plus ouvert, et appelle moins à une communauté d'idées, qu'à une communauté de faits.
Ce qui nous pousse à de telles recherches, c'est justement que l'on a cru, à un degré indéfinissable, s'y reconnaître. Hans Jonas exprime d'ailleurs assez joliment dans sa conclusion ce « sentiment d'affinité, à la fois vague et troublant, qui m'entraîna d'abord dans le labyrinthe gnostique » C'est toujours soi que l'on cherche. Mais cette identification nous trompe, tant sur nous-même que sur l'objet des recherches, et une certaine décantation est nécessaire.
Il faut, autant que possible, laisser parler ceux dont nous avons ainsi subi l'attraction. C'est dans ce but que fut tentée cette approche symbolique dont il fut question dans la "Charpente symbolique", et dont la publication va commencer juste après ce texte.
Il faut donc, autant que faire se peut, s'effacer, laisser dire. Mais un tel effacement, dans une étude d'une ampleur inaccessible dans sa totalité, amène à un sentiment d'étouffement, qui fut pour beaucoup dans son abandon durant les années qui précédèrent l'apparition de ce blog.
Cet effacement fut moindre vis-à-vis du surréalisme. Il vit encore, il est la forme actuelle de cette conscience imaginaire, et l'enjeu est différent. C'est donc dans les textes qui lui sont consacrés que ma démarche propre s'est mêlée plus nettement à l'étude, brouillant les pistes.
Je vais donc d'ici peu de prendre le temps de préciser, malgré ma réticence initiale, ce que je perçois dans mes réflexions comme en nette rupture avec l'objet même de l'étude, et en particulier avec le surréalisme, du moins sous la forme qu'il a prise jusqu'ici. Il sera question d'art, d'athéisme, de compagnonnage spirituel, et du surréalisme actuel. I
Il s'agit là autant de « prendre l'air », pour éviter ce sentiment d'étouffement dont il était question plus haut, que de décantation, séparer le liquide, l'objet de l'étude, de ses impuretés, les réflexions de l'auteur.
Mais l'essentiel reste ici les différentes approches de la conscience imaginaire, et c'est par là que l'on continuera d'abord, avec le premier « épisode symbolique » de la quête, l'Eveil.