06 août 2009
Freud à l'envers
Toute approche du fonctionnement réel de l'imaginaire doit prendre en compte les travaux de Freud sur le rêve, et en particulier sa description des diverses modalités du travail du rêve: condensation, déplacement, figurabilité et élaboration secondaire. Car ce n'est pas seulement le rêve qui est décrit là, mais l'imaginaire en action.
Le récit de la quête symbolique ici décrit est le produit d'un tel travail de l'imaginaire:
- la condensation n'est que l'image inversée de ce caractère "arachnéen" des symboles dont j'ai parlé ailleurs. Elle signale cette polysémie fondamentale du symbolisme, qui est aux yeux des rationalistes déterministes un signe de son peu de valeur, et qui, mal perçu peut effectivement rendre le symbole illisble par trop de sens accumulé: la condensation a ses règles.
- La figurabilité: là, c'est l'évidence. Le langage symbolique est un langage de figures. L'expression de notions abstraites par des images est l'une des caractéristique les plus frappantes du gnosticisme antique, en particulier le Valentinisme à travers l'"Evangile de Vérité" où Erreur, Angoisse et Oubli deviennent des personnages de l'action. Mieux: la chute selon les Valentiniens est cette "figurabilité" même, selon un processus que, de manière intéressante, les traducteurs français moderne (voir Jonas : la religion gnostique) appellent "condensation": la chute, c'est la transformation d'éléments abstraits, ou d'états d'âme en éléments matériels. la matière, le monde tel qu'il est, prison de l'âme selon l'interprétation gnostique, est le fruit même de ce processus de "condensation" qui ressemble à la figurabilité de Freud.
- l'élaboration secondaire: par ce terme, Freud parle de l'organisation du rêve sous forme de récit. Nous nous trouvons là avec la différence soulignée auparavant entre gnostiques et poètes, et l'occultation du récit. On pourrait ici dire que cette élaboration secondaire est absente, ou faible, chez les poètes. Freud considérait qu'elel visait à masqueer "l'absurdité", l'incohérence du rêve. Or, la pression, sur l'élaboration des pensées gnostiques, de l'exigence de cohérence, , à cause du contexte idéologique, de la volonté de donner une "interprétation du monde, est autrement plus forte que chez les artistes, chez qui l'"absurdité" et l'incohérence sont pardonnés.
Mais plus encore: Freud souligne que, malgré le terme de "secondaire" qui implique que cette modalité du travail a lieu après les autres, elle tend à diriger ces modalités, en les orientant vers une possibiltiés de récit. Autrement dit, la figurabilitécontient un potentiel narratif, ce qui nous ramène à ce qui a été dit auparavant sur le fait que "tout symbole est un récit en puissance".
Quant au déplacement, c'est peut-être l'élément le plus fondamental, surtout lorsqu'il s'agit "d'épancher le rêve dans la vie réelle" (Nerval), mais il est aussi plus complexe, et son lien avec ce dont on parle ici moins évident. On devrait y revenir.
Seulement voilà: dans la perspective de Freud, tout ce travail ne semble servir qu'à masquer le contenu latent, à exprimer les désirs refoulés, à tromper la censure. Le rêve, dit-il, n'est pas créateur. C'est à mon sens une erreur de perspective liée à la position même du psychanalyste qui remonte le courant du rêve, allant du delta du contenu manifeste aux sources latentes. En étendant ses découvertes à l'ensemble des processus imaginaires, on semble ignorer cet élément fondamental de l'analyse de Freud: le rôle de la censure. C'est qu'elle ne joue qu'un rôle accessoire, voire accidentel, du moins dans un premier temps. Le fait que les processus de créations imaginaires "trompent" la censure n'est qu'un effet secondaire. Mais cet effeet secondaire, non déterminant, permet aux fruits de ce travail l'accès à la conscience, et donc ont un effet en retour non négligeable dans les derniers moments du travail.
L'erreur de perspective est un peu celle qu'un promeneur pourrait faire en remontant les traces d'un autre pour tenter de savoir d'où il vient: au premier carrefour, qui du point de vue descendant du promeneur imaginaire était la rencontre imprévue entre le processus imaginaire et le processus de la censure, le promeneur analyste qui avance de manière rationnelle va préféré le chemin battu de la censure aux sous-bois incertains de l'imaginaire.
Que la censure soit trompée par l'imaginaire, c'est-à-dire qu'elle ne puisse en démonter le processus, la signale elle-même comme un processus rationnel, identitaire. Car ce qu'elle vise, c'est la liaison d'un affect et d'un objeet, liaison dont la stabilisation est la base même de toute approche identitaire, fondement de la pensée rationnelle (le "a=a"). Ce qui pourrait nous amener à concevoir la pensée rationnelle comme un processu psychique ayant évacué tout déplacement. Mais on l'a dit, c'est là un domaine autrement plus complexe.
La psychanalyse a joué un rôle essentiel dans la formation du surréalisme, et ceux-ci n'ont cessé de se réclamer de Freud, - alors que les "spécialistes" des pensées imaginaires anciennes (Corbin entre autres) vont voir chez Jung-, Freud qui au contraire voyait avec méfiance et incompréhension ces étranges admirateurs. Il est regrettable que les surréalsites n'aient pas chercher à mieux comprendre le sens de ce malentendu. Sans épuiser la question, je crois qu'il tient justement à ce que celui-ci repose sur cette différence de perspective: le surréalisme chemine à rebours du psychanalyste? Ce sont bien les mêmes terres qu'ils arpentent, mais leurs horizons et ce qu'ils leur découvrent diffère.
05 août 2009
Du fait matérialiste à l'un mystique
Le terme de matérialisme porte en lui, source de dévoiements, les conditions historiques de son émergence. Un matérialisme conséquent n'a pas à donner le primat à la matière, mais au fait. C'est de la décomposition du fait en matière et en temps irréversible qui produit l'appréhension de l'objet, l'irréversibilité du temps étant elle-même le produit de la décomposition du fait en cause et effet.
Réintroduire le temps dans le matérialisme, c'est ce que les termes de matérialisme historique soulignent. Que ces termes aujourd'hui renvoie au marxisme n'est certes pas pour me déplaire: j'y vois en effet là la forme la plus conséquente du matérialisme moderne. Mais il y a encore loin de l'ambition inscrite dans ces termes à la réalisation d'une pensée authentiquement matérialiste. Comme toute pensée matérialiste moderne, le marxisme s'enracine dans l'idéalisme rationaliste du XVIIIe. Il ne suffit pas de "remettre Hegel sur ses pieds" pour sortir de l'idéalisme. Il faut aussi, entre autres, débarrasser sa dialectique si féconde de son reliquat religieux, la synthèse, autre mot pour le salut.
C'est avec cette réflexion en arrière-plan qu'il m'arrive de souligner combien le terme de salut, que par fidélité pour les formes anciennes et modernes (le terme de "salut" est fréquent chez Breton) j'ai gardé pour le septième stade de la quête, me paraît trompeur. Il n'y a pas de salut, pas de point sublime où les contraires se rencontrent, et pourtant c'est dans la quête de ce point que se retrouve la conscience humaine au plus haut de l'être.
Si l'on veut chercher une dialectique qui se passe de synthèse, on peut déjà aller du côté d'Héraclite. Mais c'est singulièrement un mystique comme Ibn Arabi qui en fait l'usage le plus étincelant, dans une pensée qui avance au gré des tensions amoureuses sans cesse renouvelées entre termes contradictoires. Comme dans certaines pensées extrême-orientale, l'Un y reste de l'ordre du paradoxal, de l'insurmontable. Mystique, Ibn Arabi n'en continue pas moins, naturellement, d'affirmer l'existence, au-delà de toute pensée, de cet Un, et du salut, et c'est même cette foi en l'Un qui a permis à ces mystiques vieux de près d'un millénaire d'avancer si loin sur le chemin de la conscience imaginaire.
Refuser le "salut", c'est ce que tout matérialisme exige, et cela suppose de reconnaître la dimension tragi-comique de la condition humaine, cet effort constant vers le définitivement inaccessible.
En séparant l'imaginaire de la raison, qui semblaient encore se confondre encore dans la pensée mythique, la pensée moderne a pu avancer, mais au prix d'un divorce définitif. L'homme a quitté le Jardin de l'Un, qui n'était qu'indistinction du multiple. Il n'y a jamais eu d'harmonie, d'Un originel. Mais il y a,dans la vie, ces moments où "la malédiction" semble levée: coïncidences, voluptés, rêverie, vertige; rencontre amoureuse, extase -spirituelle ou charnelle; . Cherche-t-on à le fixer, ce sentiment de l'harmonie retrouvée, qu'il s'efface aussitôt: d'où cette sensation de ne connaître l'Un que dans la perte.
Cette unité, cet âge d'or n'existe pas dans la pensée, mais seulement dans le fait. Que l'on songe alors à ceci: les mystiques, du moins ceux dont nous parlons ici et qui participent d'une pensée gnostique, s'opposaient avec vigueur aux théologiens qui prétendaient penser l'Un, ce qui étaient à leurs yeux grave erreur. Évidemment, cet au-delà de la pensée, il n'était pour eux question de le poser dans le fait matériel et temporel: au contraire, celui-ci, extrême du fragmentaire ne pouvait être que le plus éloigné de l'Un.
C'est qu'ils sont tributaires, du moins dans l'élaboration spéculative qui suit le fait mystique, de cette inversion du sacré qui signale le passage de la pensée mythique à la pensée religieuse. Ce qui est sacré, dans la pensée mythique, c'est le singulier, l'hors-règles. Les lieux sacrés, ce sont les arbres foudroyés, les êtres sacrés, ce sont les fous. Lorsque le sacré devient enjeu de pouvoir, à l'aube des premiers Etats, le sacré devenant le lieu de la règle, le singulier devient l'exemplaire, l'unique devient l'Un.
Les mystiques gnostiques, souvent, valorisent justement le singulier, mais comme manifestation de cet Un à la fois inaccessible et toujours présent. Il est à vrai dire dangereux de s'avancer dans ces terres d'une étrange subtilité spirituelle avec les gros sabots du rationalisme moderne, qui cherchent le sens identifié, et manquent la polysémie ouverte du symbolisme imaginal, malentendu aggravé par les siècles qui nous en séparent et ont changé les échos dont leurs mots sont chargés. Le mot "Dieu" même ne se réfère chez eux à rien de ce que nous pourrions y attacher, et -ils le répètent assez-, n'est absolument pas le "Dieu des religions".
Ils sont bien plus proches d'un matérialisme conséquent que trop de nos rationalistes contemporains prétendument athées qui veulent garder à la Raison l'aura d'absolu que lui ont conféré les théologiens. En observant les pérégrinations de la symbolique de la quête, des gnostiques aux poètes, on voit le fait retrouver toute sa place. Il est au coeur de l'aventure surréaliste, et particulièrement dans ce qui ressort du "hasar objectif".
Mais les surréalistes se sont peu préoccupés d'élaboration. La désoccultation du fait y a pour pendant l'occultation de la quête. Celle-ci, qui est l'imaginaire même, ne peut certes plus se déployer dans la linéarité des anciens visionnaires de l'Un, et doit reconnaître qu'il n'est pas d'accomplissement. Eux-mêmes le laissent entendre, qui voient le "salut" non dans la fin, mais dans la quête même. Celle-ci n'existe plus que comme point de fuite d'une vie éclatée mais aux infinis rencontres arachnéennes qu'éveillent la conscience poétique. Elle n'est que dans le fragmentaire extrême du fait, brûlé par la foudre de l'émotion. Il n'y a d'harmonie que dans la chute. Trébucher est le propre de l'homme.
Cette nouvelle rubrique qu'inaugure ce texte, "Incises", aurait d'ailleurs pu s'appeler "Trébuchements". Dans l'écriture de "l'approche symbolique", je me heurte sans cesse à des notions, des réflexions un peu hors sujet qui me font dériver, ou anticiper. Ce goût, toujours, de me perdre, de me laisser dériver, qui au mieux pourrait se voir comme une manière d'écarter les troncs morts du chemin. Plutôt que d'en alourdir le texte central, j'en ferais donc, de temps à autre, le sujet d'un article en aparté.