28 mars 2009
Surréalismes 12 - fin
Le surréalisme aujourd’hui
85 ans après la parution du Manifeste du surréalisme, il ne s’agit ni de reprendre à zéro, ni de simplement prolonger l’aventure qui a commencé alors. Il faut approfondir sa nécessité en explorant plus avant ce versant de la condition humaine qu’il a ramenée au jour, sans se refuser aucune confrontation avec d’autres chemins de la connaissance et de la création, des sciences aux diverses formes de la connaissance de soi. Il faut repartir sur les chemins de la quête en poursuivant la condensation de ses divers domaines dans une constellation mythique, par la confrontation avec les quêtes anciennes, mais sous la lumière cinglante et créatrice d’un athéisme intégrateur.
Cette attente plus exigeante du surréalisme doit être balancée par ce qui découle de la modernité de la quête, qui la laisse éclatée et sans fin. L’être humain est dérisoire. Sa pensée n’a pas fini de se prendre les pieds dans les faits, avec effet comique garanti. Poussière sur l’écume du réel, son ambition de se concilier le destin le laissera toujours bouche bée devant le moindre hoquet du vent. Que ces mots aient ou n’aient pas été tracés, que le surréalisme ait vécu ou ne fut qu’un mirage, il importe peu. Nécessité ? Je plaisantais. Il faut bien que l’homme marche, puisqu’on l’a privé d’ailes et d’océan. Mais que l’on ne s’émerveille pas de cette lenteur sans grâce.
27 mars 2009
Surréalismes 11
Le surréalisme est un échec
Né en l’art et la littérature, le surréalisme a voulu déborder ces terres trop cloisonnées pour en répandre les germes sur tous les versants de l’être. S’emparant des puissances imaginaires, il a entrepris une refonte de l’esprit humain et un réenchantement de l’existence, ouverte aux vents du désir et du rêve. Pourtant les plus belles fleurs qu’il a laissées derrière lui ont repris leur place dans l’histoire de l’art. Sa révolte éthique semble se perdre dans le brouhaha des illusions libertaires. Cet échec est-il définitif, total, renvoyant son ambition nodale aux belles terres infertiles des utopies éteintes? Bien qu’il soit trop tôt pour répondre, il est tentant de penser que la réponse se trouve dans cette part de nécessité et de modernité qui l’a animé.
(à suivre)
26 mars 2009
Surréalismes 10
La modernité du surréalisme
Il ne suffit pas au surréalisme de retrouver d’anciens pas. Sa nécessité repose autant sur sa capacité à incarner cette permanence de l’homme au cœur même de l’époque, d’en être là l’incarnation. Le signe focal de sa modernité est son athéisme radical.
Il ne s’agit pas là d’une vérité supérieure, illusion commune aux idéalismes rationalistes et religieux. La vérité se mesure à la capacité d’intégrer le plus radicalement possible les faits, les connaissances, les désirs d’une époque et des précédentes. La connaissance scientifique comme les avancées de la pensée matérialiste ne contredisent pas l’idée de Dieu, c’est l’idée de Dieu qui n’est plus intelligible que dans l’aveuglement d’une majeure partie de la conscience moderne.
L’athéisme est quant à lui capable d’intégrer des faits modernes et anciens. Mais il ne réside pas dans la seule proclamation, non plus que dans l’invective. Il est un travail d’intégration, de métamorphoses des pensées anciennes.
Ainsi l’idée de quête gnostique telle qu’elle s’épanouira dans certaine mystique musulmane des XIIe – XIIIe siècle n’est pas transposable dans le surréalisme simplement en le décapitant de l’encombrant fantôme. Ainsi, la quête mystique n’a pas à remplacer l’Aimé mystique par l’être aimé, l’effusion en Dieu par l’effusion charnelle (d’autant que ce déplacement est proche d’être réalisé dans certains mysticismes). Libérée de Dieu, la quête perd toute linéarité et toute finalité. Elle tend à devenir une aventure composée de faits ayant les caractères des épisodes de la quête, mais qui résistent, et qui ne visent pas au salut en l’Un, mais à la rencontre de soi par la résonance sans cesse renaissante entre les visages multiples du réel.
L’athéisme dans le surréalisme est une ambition, non un fait. Ce n’est pas propre au surréalisme. C’est l’ensemble de la pensée humaine encore engluée dans les lambeaux entêtant des siècles de monothéisme, qui doit être repensé à la lumière de ce basculement. L’athéisme n’est pas une conviction, mais un travail à effectuer. Ce qui signifie aussi que les pensées anciennes, loin d’être condamnées dans l’enfer de l’erreur, gardent pour toute connaissance la valeur mise en elles par ceux qui les ont édifiées., au prix d’un déplacement fondateur.
(à suivre)
25 mars 2009
Surréalismes 9
La nécessité du surréalisme
Le surréalisme a marqué de son empreinte la conscience de ce temps. On ne peut ignorer les passions qu’il n’a cessé de faire lever, l’attraction égarante qui a tourné bien des regards vers son feu central, les vies à jamais sorties de leur axe pour avoir subi son emprise. Il reste dans les yeux de nombre de ceux qui ont croisé sa route une lueur crépusculaire qui n’a pas vocation de se tarir, n’était l’usure de l’être par le frottement de son existence contre la rugosité stérile du monde contemporain.
Cet éclat particulier, il le doit à la configuration singulière de son aventure qui l’a conduit en un lieu central de l’être, là où se forge l’Appel de l’imaginaire, invitant l’être à sortir de ses formes acquises et à partir en quête de sa propre existence.
Si c’est bien là un versant essentiel de la condition humaine, il n’est pas surprenant qu’avant lui, d’autres aient atteint le temple volcanique où trônent les sandales d’Empédocle. Ainsi des parallèles essentiels lient le surréalisme non seulement au romantisme d’Iéna dont il s’est reconnu pour part l’héritier, mais aussi d’anciennes gnoses et mystiques qui ont arpenté les routes étroites de l’imagination créatrice. Explorer la part de nécessaire du surréalisme, c’est entre autres, le confronter à ces anciennes formes.
(à suivre)
24 mars 2009
Surréalismes 8
Le surréalisme est une constellation mythique
Par l’attraction réciproque entre les divers pans de son activité et de ses explorations, qui en modifiaient les contours et les trajectoires, le surréalisme a atteint une cohérence éclatée, placée sur le signe de la quête. Chaque noyau de sa présence peut ainsi s’appréhender comme épisode d’un récit mythique, sans se figer dans la linéarité finaliste des prédécesseurs. Le surgissement automatique, le hasard comme brèche au ciel par où survient l’Etranger, le souvenir (re)créé de l’unité originelle, la révolte contre le monde actuel, trompeur et geôlier, le dévêtement de ses formes par l’écart absolu, la quête du merveilleux poétique, de l’amour comme chemin de retour vers l’unité entr’aperçue, la rencontre du double, manteau de lumière au seuil de la renaissance.
Le surréalisme, dès l’aube, s’est reconnu des ancêtres. Variant dans son attitude face aux territoires déjà eux-mêmes hétéroclites de ce qui se donne aujourd’hui pour ésotérisme, le surréalisme, ou, au moins Breton, a pu néanmoins y reconnaître des échos essentiels de ses propres chemins, et se demander s’il n’était pas le dernier avatar d’une lignée légendaire.
(à suivre)
23 mars 2009
Surréalisme 7
Le surréalisme est une aventure individuelle
Malgré la part collective de ce qui était tenté, et bien que tout fut attendu des rencontres, l’aventure à laquelle le surréalisme invitait l’être, parce que placée sous l’aile de la conscience imaginaire, ne pouvait se déployer que dans la singularité inexpugnable d’un cheminement individuel. C’était à chacun d’affronter les démons, de collecter les merveilles. La voie la plus évidente, et la plus foulée, fut celle de l’art. Mais celui-ci, s’il restait le grand détenteur de clés, malgré ses territoires bien balisés par les conventions sociales, ne pouvait ouvrir seul à la réalisation de l’ambition surréaliste de repassionner la vie. Breton invitait à « pratiquer la poésie ». Il en allait de l’activité collective, mais il en allait aussi d’un envol que, hors Breton lui-même par la récolte de ce qu’il nommait le « hasard objectif », quelques poètes en marge pratiquèrent.
(à suivre)
22 mars 2009
Surréalisme 6
Le surréalisme est une société initiatique
Cette quête des horizons perdus, le surréalisme n’a pu le concevoir que par la mise en commun des puissances créatrices, par la mise en résonances des destinées individuelles. Il en allait de la nécessité de faire front contre les forces de contraintes. Il en allait aussi de la création entre les êtres de fils invisibles, conducteurs d’inconnu et d’échos, la mise à jour d’un champ magnétique générateur d’étincelles. Initiatique non par la transmission d’un savoir établi, car c’est à la découverte de mondes inaperçus que l’on conviait ; non par le secret car la révolte exigeait d’agir en plein jour, de «distribuer le pain maudit aux oiseaux » mais parce qu’il s’agissait d’aller au devant des révélations, de soulever le voile du monde pour en contempler la face interdite, d’initier l’envol des compagnons du surréel.
(à suivre)
21 mars 2009
Surréalismes 5
Le surréalisme est nostalgie créatrice
Contre les dualités qui enchaînaient l’homme à sa condition, rêve et réalité, hasard et nécessité, le surréalisme s’est prévalu des origines : de l’enfance aux sociétés dites primitives, du surgissement libre de l’inconscient aux brèches initiatrices du hasard objectif. Ainsi s’est-il donné pour tâche d’atteindre cette source première où tout n’est pas encore définitivement perdu, d’où il est encore possible de conjurer le sort de damné que lui réserve le monde.
(à suivre)
20 mars 2009
Surréalismes 4
Le surréalisme est exil
Se dévêtant des costumes amidonnés de l’existence commune, le surréalisme a pris pour unique trajectoire la tangente, s’est voulu aussi radicalement que possible hors du monde, loin de ses injonctions. Il s’est pris Ailleurs pour patrie et Autre pour identité. Le grand écart était pour lui la seule attitude mentale digne des moyens dont il entendait disposer. Son destin, à tout prendre lui importe peu. Il ne s’agit que de laisser aller à vau l’eau.
(à suivre)
19 mars 2009
Surréalismes 3
Le surréalisme est révolte
Poussé par la révolte de la jeunesse contre les valeurs morales établies par lesquelles on avait prétendu justifier l’une des plus effroyable et absurdes guerres et qui, au sortir de celle-ci, prétendaient reprendre leur place souveraine dans les consciences, le surréalisme fut dès l’aube colère. D’abord contre la condition présente faite à l’homme: soumission des élans individuels aux utilitarismes étroits, apologie de la résignation face aux exigences du désir, identification de la vérité aux normes bornées d’un rationalisme idéaliste. Aux yeux de nombreux surréalistes, cette insurrection de l’individu ne pouvaient que rejoindre l’effort révolutionnaire d’abolir l’exploitation par le travail et l’injustice sociale qui minaient pour la majorité des hommes toute chance d’émancipation individuelle et de libre développement de soi.
Mais à côté de cette révolte conditionnée et circonstancielle, même si les « circonstances » ici englobent de siècles d’histoires des sociétés humaines, a pu croître une révolte plus fondamentale, par laquelle l’individu rompt les amarres de son identité et part à la recherche d’un autre monde. La révolte, alors portée contre le Moi, devient appel impératif au départ. « La révolte seule est créatrice de lumière ».
(à suivre)