25 mars 2009
Gnose, naissance du mythe - 7 et fin
L’imaginaire gnostique
On a précédemment évoqué le caractère éventuellement visionnaire de l’expérience gnostique.
Les rares évocations de l’ascension mystique, comme celles plus nombreuses de la chute, ne semble guère aller dans ce sens : leur structure nous renvoie au voyage extatique, mais les éléments qui la composent semblent plus répondre soit à une intentionnalité réfléchie, soit, lorsqu’il s’agit de passer de cieux en cieux en donnant les vrais noms, d’une obsession classificatrice qui scande nombre de textes. On est loin de l’expérience pure de la vision extatique.
Mais la vision n’est pas une expression libre de l’imaginaire. Elle est préparée par la spéculation qui modèle l’attente du visionnaire, et que le récit fait a posteriori va éventuellement transformer et structurer pour la faire entrer dans le cadre spéculatif. L’imaginaire gnostique semble particulièrement naître d’un va-et-vient constant entre vision et spéculation, se faisant la courte échelle dans l’élaboration du récit.
Le florilège de mythes, d’événements, de visions, montre l’importance de l’imaginaire dans la Gnose. Mais dans le même temps, cet imaginaire, loin de s’épandre dans une floraison de formes, d’images, reste largement tributaire du cadre spéculatif, comme de l’héritage des images anciennes qu’il se contente souvent de retravailler, en les changeant de contexte, de signe, en les condensant en des images synthétiques.
Plus encore, le rejet du monde créé, et donc de toute création, invite le gnostique à se méfier des formes, des choses. Ce qui domine la parole gnostique, c’est le rythme, le chiffre, la lumière, les engendrements répétitifs: l’informel.
L’imaginaire semble comme alourdi par l’ambition de la Gnose d’en faire le vecteur d’une connaissance, en lui donnant des vertus explicatives, et le guide d’une attitude morale rigoureuse.
On est loin, finalement, du merveilleux poétique comme de la vision extatique.
Bien des textes sont par ailleurs dominés par la litanie, le ton moral de l’accusation, l’autocomplaisance des lamentations. Mais il s’agit alors, en général, plus de textes inscrits dans une religion naissante, que de textes propres aux fondateurs des courants gnostiques, et donc naturellement plus axés sur la répétition fidèle que sur la découverte visionnaire.
Il convient surtout de noter qu’il ne faut pas tant juger de l’imaginaire en Gnose en fonction de ses produits, textes et récits, qu’en fonction du mode de pensée qu’il implique. Qu’est-ce que la Gnose proprement dite ? Connaître ? Mais connaître quoi, et surtout comment? Connaître les récits et dits gnostiques, les lire, les réciter en prières? C’est à cela que seront sans doute réduits les fidèles des générations ultérieures. Ce faisant, la Gnose évolue vers la religion, et ne nous intéresse guère, ici. Mais pour les autres, connaître, c’est d’abord voir le Messager, entendre l’appel.
C’est remonter vers l’Unité. La vision, gnostique, très abstraite, est tendue vers cette remontée. L’orientation est donnée : vers la lumière, vers le verbe pur, dépourvu de forme et d’image.
Le gnostique est invité à aller au plus profond de lui « les yeux fermés » (Poimandres), pour se « connaître », aller à sa recherche. Il s’agit de se revêtir du vêtement de la Gnose, de devenir la Gnose, de devenir Dieu.
La quête
Ce qui est surtout important, c’est que, dans ce jeu de la spéculation et de la vision, se met en place le cadre général d’une quête de soi orientée vers l’Un et dont les principaux épisodes vont se perpétuer :
l’instant de l’Eveil, de la rencontre entre le Gnostique et l’Envoyé
La nostalgie de l’Unité perdue
Le sentiment de l’emprisonnement dans le monde
L’exigence du détachement, de la séparation d’avec ce monde
Le voyage de retour
La rencontre du double
Le salut dans la réintégration de l’unité.
Il faudra qu’un nouveau développement de la pensée, et de l’individu, se produise lorsque les visionnaires mystiques musulmans du Moyen Age décriront leur ascension, pour que l’impulsion donnée par le cadre gnostique à l’imagination créatrice apparaisse au grand jour.
Il est possible que de tels récits, tenus assez naturellement secrets, soient apparus dès les temps de la Gnose. Dans le passage du mythe gnostique aux récits initiatiques de la mystique, il est impossible de faire la part de la transmission et des développements originaux.
Ainsi, le récit s’inverse : alors qu’en Gnose, le récit, c’est avant tout le Messager qui le livre au gnostique : « voilà ce qui m’est arrivé », dans la mystique, c’est l'aventure du gnostique elle-même qui nous sera livrée. Mais le cadre de celle-ci est donné, et ne variera pas avant longtemps : à cet égard, la Gnose est un moment initial de la conscience imaginaire.
21 mars 2009
Gnose, naissance du mythe - 6
3e version : Le voyage de retour
Le mythe gnostique est symétrique : l’Ascension vers le salut remonte la trajectoire de la chute. Ces deux mouvements symétriques sont doublés par l’intervention du sauveur, du Messager, qui lui aussi descend et remonte, qui descend pour appeler à remonter. Si l’on met l’accent sur le mode spéculatif, on aura tendance à voir l’original dans la Chute et inversement si l’on met l’accent sur le mode visionnaire.
Nous avons raconté le mythe gnostique du « point de vue » de la Chute, puis d’une certaine manière, du point de vue du Mal. Revoyons-le, racontons-le à présent, le même, mais au départ de l’Ascension, du salut. Ou plutôt, à la vision universelle, métaphysique, et à la vision descriptive, succède maintenant la vision individuelle.
L’Appel retentit. Le gnostique s’éveille. Il voit le Messager et apprend ou comprend qu’il est descendu jusqu’à lui, qu’il a traversé les cercles du monde pour venir l’éveiller. Il se voit, lui le gnostique, prisonnier du monde, endormi, drogué. Il se souvient à présent de sa vraie patrie et prend conscience de sa situation de prisonnier, d’exilé, d’isolé. Il ressent de l’angoisse, de la douleur, si la conscience de sa situation prédomine, de la joie ou de la nostalgie si c’est le souvenir qui prend le dessus. Les « Pourquoi, comment ? » sont pour lui des cris de douleur : la chute est une ascension nostalgique.
Il prend conscience qu’il est radicalement étranger au monde, qu’il vient d’ailleurs, qu’il est autre ou divisé. Il doit se libérer, se dévêtir de sa condition. Il doit abandonner tout ce qui le relie au monde, tout ce qui le situe en ce lieu. Cet abandon se confond ou précède l’ascension, le retour. Il traverse les cieux, au besoin trompe les gardiens ou les vainc par la connaissance des vrais noms. Il revient alors chez lui, dans l’Unité primordiale. Là, raconte l’Hymne de la perle, il rencontre son « double » son vêtement de lumière qu’il revêt, et réintègre son Moi originel.
On constate, à ce récit, que l’immédiateté du salut, proclamée par les gnostiques, critiquées par ses adversaires, n’est pas si évidente. L’Eveil est déjà le salut., mais l’affirmation du salut comme potentialité ne demandant qu’à se déployer, et le voyage de retour n’est que ce déploiement possible, l’Eveil étant lui-même le déploiement du possible endormi au cœur de l’homme, la marque au front.
L’instant premier, dans cette version, l’Eveil, qui est au centre du mythe, contient en germe toute la quête : il est Appel (et entendre L’Appel, c’est déjà remonter), retour (par la nostalgie qui ramène l’esprit dans le sein originel), abandon du monde par l’ouverture du sens, sentiment immédiat de la séparation et angoisse d’emprisonnement. Il est aussi, déjà, annonçant la rencontre du double au seuil de l’Unité, rencontre de l’image divine du Soi, ici l’Envoyé, l’Etranger, et est donc par là même déjà réintégration.
Vient ensuite le cri, la tristesse, ou la joie des retrouvailles. La nostalgie au fond n’est-elle pas en fait nostalgie de l’instant premier, de l’Eveil ? Les cris, signe qu’à l’éveil de l’esprit répond l’éveil de la douleur, après l’anesthésie. L’angoisse, la révolte, le sentiment d’étrangeté : comme la prise de conscience de l’individualité.
Quant à l’abandon, à la fois comme retour à la Mère, à l’Un, donc comme négation de l’individu séparé, mais aussi comme affirmation de l’individualité par rapport au monde qui l’entoure, avec l’objet, et donc déploiement de cette individualité. Comme si la Gnose ressentait que la seule possibilité du déploiement de l’individu passait par sa négation.
19 mars 2009
Gnose, naissance du mythe - 5
La publication interrompue de l'étude sur le mythe gnostique reprend ici avec la parution des 3 derniers articles
2e version : La révolte contre le Mal
L’ordre dans lequel vient d’être exposé le mythe gnostique, en commençant par l’Origine, l’Un, continuant par la description du monde créé et se terminant par le retour est le plus naturel et le plus logique. Mais dès lors que l’on se pose la question de savoir comment une telle conception des origines, de la condition humaine et du salut a pu naître, la réponse est moins évidente.
On peut s’en tenir à l’ordre déjà donné, mettant ainsi l’accent sur l’aspect métaphysique de la Gnose. Le regard que les gnostiques pose sur la condition humaine et sur les modes de salut dépendrait de leurs spéculations sur l’origine du monde. On insiste là sur la dimension métaphysique, philosophique de la Gnose.
On peut aussi l’appréhender à partir de deux autres moments, l’expérience du salut, du retour, et la prise de conscience de la condition humaine. Nous reviendrons plus loin sur le premier de ces deux points de vue. Mais si l’on commence par la prise de conscience ? Remarquons que, pour nombre d’auteurs, la Gnose apparaît avant tout comme une tentative d’explication du Mal. A leurs yeux, c’est le sentiment aigu du Mal dans le monde qui est à l’origine de la vision gnostique du monde et de ses modes de salut.
On l’a dit, une bonne part des textes gnostiques décrivent les sentiments qui étreignent le gnostique prenant conscience de sa condition. Et décrivent les caractères de cette condition. Laissant d’abord de côté la béatitude et l’émotion ressentie dans l’illumination, car celle-ci ne découle pas de la condition de l’être, mais de la rencontre du divin, de l’envoyé. Ce qui domine alors, c’est le sentiment de la souffrance, de l’angoisse, de la nostalgie.
Le gnostique se sent seul, isolé, séparé de lui-même, aveugle. Il est perdu dans la multiplicité des formes et des êtres, déchiré par ses passions et ses désirs, enfermé dans les limites de son être. Il se sent séparé ou mélangé. Le gnostique est l’exilé, l’Etranger loin de sa patrie. Dans les récits mandéens, les questions du Gnostiques à l’Envoyé sont celles d’un homme à l’étranger qui rencontre quelqu’un de son pays. Ce qui l’étreint à l’instant où, par l’éveil, il se rappelle d’où il vient, est l’angoisse d’une solitude métaphysique, produit de la séparation.
Il crie, il appelle. Ce cri, c’est à la fois un appel au secours et un « pourquoi ? ». De l’appel naîtra le salut, du pourquoi le mythe des origines.
Pour qu’il cherche dans les profondeurs de son cris l’écho des Causes Ultimes, il a fallu que le Gnostique ne puisse se satisfaire des solutions proposées par les croyances existantes : se sentant innocent et victime, il a refusé la culpabilité du pêché, dont le judaïsme et peu à peu le christianisme se sont fait les plus nets représentants; ressentant en lui le chaos, et refusant de se résigner, il a refusé la vision de l’éternité cosmique des grecs, et le déterminisme astrologique des Mages babyloniens. Ne se sentant pas le jouet du combat entre le Mal et le Bien, mais sentant qu’il refuse le Mal et aspire au bien, il n’a pu se satisfaire du dualisme radical du mazdéisme, d’autant que celui-ci repose sur une conception du bon Dieu fort et combattant, alors que le Gnostique se sent faible et démuni, armé de sa seule conscience.
Ainsi, ce n’est pas seulement de la conscience du « Mal », du drame de la condition humaine que peut être sorti la Gnose, mais du sentiment d’une dualité interne, d’un déchirement entre le Bien et le Mal. L’énoncé gnostique de la Chute : de la lumière à l’opacité, de l’harmonie à la division, du spontané au volontaire, de la patrie à l’exil, de l’uni à la séparation, etc. décrit d’un même trait le Bien et le Mal par la tension entre ces deux termes de la condition humaine telle qu’elle a pu être ressentie par le gnostique, mais en même temps rend le visage du Bien présent par la nostalgie et invite par celle-ci, comme par la révolte, le désir du retour, à revenir. Mais ce que la tension du récit souligne aussi, c’est que l’homme est arrivé au terme du Mal : il ne peut aller plus loin, le temps du retour est venu. Alors survient le Messager.
(à suivre: Le mythe gnostique - 6)
24 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 4e partie
Début du texte: ici
Les mythes gnostiques divergent entre autres quant à l’origine supposée de ce principe du Mal, soit placé dès l’origine et ayant alors souvent le visage du « chaos » des conceptions grecques, soit étant comme un fils renégat du divin, trouvant donc son origine dans le divin même.
La plupart des textes, parce que nous n’en connaissons que des fragments, ou parce qu’il n’y a pas de systématique dans le traitement mythique de la Gnose, semblent ne pas décider quant à ce point. Le mal apparaît à un moment donné, comme s’il était le produit de la chute, mais d’une manière « naturelle », qui sous-entend qu’il a toujours été.
A signaler cependant que même dans le mythe radicalement dualiste du manichéisme, où le Mal est coéternel au Bien comme dans la tradition mazdéiste, il se transforme au cours du récit : Chaos à l’origine, et donc spontané, aléatoire, informel, il devient, par la rencontre et le combat avec l’Un, volontaire, formateur.
Au demeurant, certains témoignages semblent indiquer qu’il existait peut-être déjà chez Mani la conception que le Mal, la Matière, est à l’origine un ange créé par l’Un et déchu. Dans cette lutte entre l’envoyé de l’Un et la figure correspondante du Mal, le premier échoue inévitablement, car dans la Gnose le Bien est toujours dépeint comme plus faible, plus passif que le Mal. Cet échec entraîne une chute nouvelle, une descente supplémentaire dans les degrés de l’être, une nouvelle Création, où l’Ombre s’étend peu à peu sur la lumière originelle comme un piège se refermant sur sa proie, l’éloignant toujours plus de son origine, de la Totalité première, et instaurant le règne de la division.
Ainsi chaque création nouvelle porte à la fois la marque du Mal, et la marque du Divin, à la fois parce que la création a pour objet justement d’enfermer le divin en son sein, mais souvent aussi parce que l’envoyé de l’Un a voulu enclore dans la création le germe du divin par lequel se fera ultérieurement le salut.
Cette succession de Chutes, de créations mène au monde actuel par une progression continue, de l’opacité à la lumière, de l’immatériel au matériel, de l’abstrait au concret, de l’informel à la figure, du spontané au volontaire, du tout au dispersé, de l’incréé au créé.
Ainsi le mythe gnostique apparaît comme une tentative d’explication de l’origine de l’ensemble des manifestations du monde créé, à partir d’une tension entre les contraires, comme un déploiement mythique de concepts philosophiques.
Au plus bas de la chute, il y a l’homme et l’univers actuel, les créations les plus éloignées de l’unité primordiale, dominées par les principes du Mal, les désirs et les archontes, gardiens du cosmos au service du Mal. Les récits et chants gnostiques abondent en visions, noires et terribles, du monde actuel, et prononcent ainsi sa condamnation irrémissible.
Cependant, c’est aussi dans ce monde que va se produire le retournement du Destin, que la chute s’achève, et que va commencer le retour vers l’Un, la réintégration, le salut. Comme aux degrés précédents, l’univers et les êtres crées renferment, tous ou certains d’entre eux, une part du divin, porteuse d’un double visage qui parfois se présente séparément, comme prisonnier du Monde et comme germe secrètement enfoui en eux par l’Envoyé.
Mais le divin au cœur du monde créé, c’est aussi la dernière figure de l’Envoyé divin, errant à travers le monde, lui-même enivré, endormi, perdu, enfermé, âme errante, sagesse aveugle, fils égaré. Le gnostique, d’abord, ignore ce germe qu’il porte, car l’ignorance est en lui la marque du Mal, qui l’a enivré, endormi, drogué. L’Un envoie à nouveau son messager, sa figure, qui apparaît à l’homme sous les traits de l’Etranger, l’Autre, marquant là encore que le vrai Dieu n’est en rien partie prenante du monde et du cosmos, qu’il est, définitivement et radicalement, l’Ailleurs. Eveillant le Gnostique de sa torpeur, celui-ci découvre qu’il est, lui aussi, un étranger définitif, exilé de sa vraie patrie, prisonnier.
Le sentiment du gnostique qui s’éveille est décliné dans les textes gnostiques sous toutes les variantes émotionnelles, depuis la béatitude face au spectacle de la perfection divine qui s’offre à ses yeux, jusqu’aux cris de douleurs et d’angoisse, par la prise de conscience de sa condition, en passant par les reproches adressé à l’Un, à travers l’Envoyé, de l’avoir longtemps abandonné, ou par l’émotion pure de la rencontre. Il lui revient alors de se libérer de sa prison, de son déguisement, de son enveloppe trompeuse pour réintégrer son unité première. Se sauvant, il « sauve » l’Un, en effaçant la séparation née du premier drame originel .
Remontant vers le Père, il retrouve son unité, revêt son vêtement de lumière, rencontre son double divin, sa transparence immatérielle, sa vraie patrie. Il devient Dieu.
Il faut citer par ailleurs un autre type de récit gnostique, où le mythe se décline sous forme d’un récit de voyage. Elle est présentée dans L’hymne de la perle des "Actes de Thomas":
le fils du roi de l’Orient spirituel est envoyé vers l’Occident matériel, l’Egypte, à la recherche de la perle retenue au cœur du serpent du mal . Se revêtant d’abord des costumes des Egyptiens pour les tromper, il est drogué par eux et oublie ses origines. Son père lui envoie la « Lettre », qui lui parle, le réveille. Il entame alors le retour et, rencontrant au seuil de sa patrie son double, son vêtement de lumière, il s’en revêt.
(5e partie)
14 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 3e partie
Début du texte: Ici
Chapitre II: Un mythe gnostique
On peut, grossièrement, dessiner un « mythe » possible de la Gnose, qui réunisse la thématique majeure de celle-ci. Si une telle présentation permet de mettre en valeur la structure interne de la spéculation gnostique, il ne faut pas perdre de vue son caractère composite. L’ensemble gnostique ne peut sans erreur être réduit à un « type », à un mythe central.
On peut le raconter de 3 manières, selon 3 points de vue ne différant que par leur commencement, mais racontant la même histoire, pour mettre en évidence trois interprétations possibles du sens de la Gnose.
1re version : Le mythe des Origines
La première partie de tout mythe gnostique consiste à raconter, et par là à expliquer comment de l’Unité primordiale est venue la division, la séparation, la multiplicité. Elle rejoint là clairement les préoccupations du temps, en particulier grecques, qui trouvera son achèvement dans les doctrines néoplatoniciennes des premiers siècles. De cette même difficulté à expliquer le multiple comme sorti de l’Un, on peut trouver témoignage jusque dans les textes taoïstes à peu près contemporains.
Partout, il s’agit d’expliquer comment on passe de l’indifférencié aux formes, de l’éternité au temps, comment l’être a pu quitter son paradis, le règne de l’unité, pour entrer dans la division, le désordre et la souffrance, la solitude.
La première partie de cette chute progressive s’inscrit au sein de l’Unité primordiale, là où, à partir de l’Un, émanent diverses hypostases, diverses manifestations de la divinité, divers engendrements. Le multiple, là, ne s’oppose pas à l’Un, il est sa descendance.
C’est dans ces récits des émanations primordiales, antérieures à la chute, que les textes gnostiques mêlent le plus étroitement une structure philosophique, abstraite (ce principe de l’émanation, de la différenciation progressive de l’Un) à un récit composé de personnages et d’événements qui peuvent parfois en masquer la structure ou paraître au contraire à peine calqué sur celle-ci.
Au cœur de cette Unité du « plérôme », de la Totalité originelle qui se déploie d’abord sans cause ni volonté au travers de figures divines inscrites dans la totalité première, va se produire un hiatus, une faute au cœur du divin. L’une des figures inférieures du plérôme, par prétention, erreur, désir, provoque comme une émanation hors de propos. Cette figure est dans plusieurs récits Sophia, la sagesse des Grecs, qui devient là la source de l’Erreur.
Cette émanation erronée prend la forme d’un être imparfait, aussitôt expulsé du plérôme, un sorte d’avorton, une tache d’ombre sur la lumière absolue des commencements, une tache qui constitue la première ébauche de la création.
A partir de là, on voit se former une dramaturgie répétitive et progressive, qui va mener du plérôme au monde créé. Une chute par paliers successifs où s’affrontent le Bien, représenté par diverses figures de l’envoyé de l’Un, qui tente de réinstaurer l’unité première brisée par la naissance de l’avorton, et le Mal, produit ou cause de la chute. Symptomatiquement, ces envoyés de l’Un portent souvent les noms des réprouvés des croyances dominantes: le Serpent, Caïn, Prométhée, Adam.
Dès l’origine, ou à un degré donné de la Chute, l’ombre, le Mal devient un principe actif. Ignorant ou cachant l’origine « réelle » du Monde, il s’affirme comme étant le seul Dieu au regard des émanations, des paliers qui lui ont succédé. Il apparaît ainsi comme un voile entre les créatures et l’Unité première. Les gnostiques lui donne le nom du Démiurge platonicien, du Créateur de la Bible, ou de Zeus, marquant ainsi clairement à leurs yeux que les Dieux vénérés par leurs contemporains ne sont que des faux dieux, des usurpateurs du vrai Dieu, qui est au-delà.
08 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 2e partie
Début du texte: Ici
Ce qui a d’abord frappé les lecteurs ultérieurs, comme les contemporains des gnostiques, c’est que tout ce que vénère l’Antiquité : le Cosmos, le Dieu Créateur, les Astres, sont dans la Gnose autant de visages du Mal. L’Univers y est le Royaume du Mal, créé par un Dieu mauvais, ignorant ou trompeur. Le Dieu des gnostiques est au-delà de tout réel : c’est l’Un, la Vie, Le Père, La Lumière, l’Homme. Une part de lui-même, par des péripéties diverses, est tombée et a été enfermée dans le monde créé par le Mal, le Créateur. C’est le salut de l’Un, autant que du gnostique que la Gnose se propose d’opérer. Et ce terme de Gnose, de connaissance salvatrice tient à la conviction que ce salut est avant tout affaire de conscience : conscience de soi, de l’Origine et des Fins.
Ce qui a aussi marqué lecteurs modernes et anciens, c’est la richesse imaginative et émotionnelle de nombreux textes gnostiques. Si, pour appréhender la pensée gnostique, on tentera de raconter un mythe des origines composé des traits communs à la plupart des textes gnostiques, il a existé en fait une prolifération de mythes gnostiques des plus variés. « Ils créent un nouveau mythe chaque jour » ironisera l’un de leurs adversaires, Irénée.
Ce refus radical des réalités et des croyances anciennes donne à la Gnose une tonalité de révolte radicale qui, liée à son inventivité mythique, explique l’intérêt que l’on peut lui porter du point de vue de l’imagination créatrice.
Pourtant, à lire certains de ces textes aujourd’hui, on pourrait tout aussi bien évoquer les croyances de certaines sectes contemporaines, quelques-unes d’entre elles se réclamant d’ailleurs de la Gnose. Certes, il s’agit là d’une référence toute littérale. Mais rien n’indique que de telles croyances, qui calque une attitude fidéiste de caractère religieux sur un corpus mythologique susceptible de bien des lectures n’aient pas été aussi celles de certains des groupes dits gnostiques de l’Antiquité. Le caractère apparemment délirant de certains des textes inclinerait dans ce sens. Et il est difficile de distinguer, lorsque l’analyse découvre sous l’apparent désordre une cohérence nouvelle, ce qui est du à l’interprétation de ce qui y était réellement aux yeux des gnostiques.
D’un autre côté, le refus radical de la réalité s’exprime souvent par un rejet de la matière, de la chair, du désir, ouvrant sur une morale ascétique qui rappelle les liens ambigus de la Gnose et du christianisme, selon que l’on voit en elle, selon la version classique, romaine, une déviation de la pensée originelle « authentique » du christianisme, une hérésie chrétienne malsaine, sans originalité produite par une interprétation fausse de l’Evangile, ou qu’au contraire, comme certains auteurs anciens ou modernes se réclamant de la Gnose, on croit y voir le vrai visage du premier christianisme, l’ancêtre révoqué parce que trop encombrant pour les visées politiques de prêtres ambitieux.
Suite à l’image inversée qu’elle donne des valeurs inscrites dans l’Ancien Testament, Satan, le serpent et Caïn étant présenté comme des envoyés de l’Un, du vrai Dieu, le Créateur et les anges, comme des visages du Mal, certains croient voir dans la Gnose une réaction de prêtres des anciennes croyances, entre autres égyptiennes contre la foi juive, puis chrétienne.
Alors, la Gnose, une pensée créatrice, des sectes hallucinées, une religion en devenir, une réaction de défense contre des croyances étrangères? Tout cela sans doute. Car ce que désigne le terme de Gnose, c’est un ensemble disparate de textes, souvent fragmentaires ou tardifs, témoins d’une diversité infinie de groupes et de croyances, ayant connu au cours des siècles où croît puis disparaît la Gnose, des évolutions en sens divers, ayant subi des influences extérieures, ou ayant influencé le cours d’autres pensées. Les traits communs qu’ils partagent ne permettent pas de trancher. Cela dépend entre autres du sens que les Gnostiques accordaient à ces textes, comme de la manière dont ils vivaient leurs idées. Or cela, pour l’essentiel, nous échappe.
Il s’agit donc moins de prétendre décrire ce qu’a été la Gnose, que ce qu’elle a pu être et ce sur quoi elle peut ouvrir. Car avec elle quelque chose de nouveau apparaît dans l’histoire des pensées humaines, qui porte le germe de développements ultérieurs, parfois contradictoires.
06 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 1re partie
Le texte qui suit, déjà ancien, a pour source principale -quant à l'analyse symbolique-, l'oeuvre de Hans Jonas, remarquable introduction au sujet: "La religion gnostique"
Le premier chapitre, en deux parties, tente de replacer, à très gros traits, la gnose dans son contexte historique et culturel. Le deuxième chapitre, donné ici en quatre parties, aborde la question du mythe gnostique, à travers trois visions possibles de la gnose: comme mythe des origines (métaphysique) comme tentative d'explication du mal(révolte) ou comme première élaboration du récit visionnaire(mystique). Le troisième chapitre, en une partie, concluera sur l'imaginaire gnostique, et sur la structure naissante du mythe de la conscience poétique.
Chapitre I: Le monde éclaté de la fin de l'Antiquité
La Gnose apparaît au déclin de l’Antiquité. Les grandes armatures idéologiques des premiers millénaires, panthéons syncrétiques liées par des rites et des prêtres propres à chaque unité politique, voire sociale, d’Egypte, de Babylone et Sumer, d’Asie Mineure et d’ailleurs sont ébranlées par leur propre croissance, qui a provoqués un mouvement d’hommes, de marchandises, d’idées qui resserre le réseau jusqu’alors assez lâche des pouvoirs politiques et sociaux. Avant, culture, politique et économie étaient étroitement solidaires, même si cela n’allait pas sans effort ni tentations contraires. Peu à peu ces éléments constitutifs se délient, acquièrent une certaine autonomie. Et tandis que grandit la puissance militaire et administrative des Etats, le commerce se libère de sa tutelle sans laquelle il n’eut pu être, les prophètes apparaissent sur les places publiques; l’alphabet, la monnaie, bientôt le logos : tout se défait, circule et féconde.
De ces changements, la naissance de la Gnose est largement tributaire : les bouleversements sociaux et politiques, qui entraînent des déplacements volontaires ou non de peuples, et la naissance de couches sociales parcourant tout l’espace des empires : militaires, prêtres et administrateurs, artisans et artistes, favorisent les influences et les emprunts culturels et relâchent les liens entre les individus et les cultes localisés des Temples, provoquant l’apparition de nouveaux cultes aux origines diverses, au destin plus nomade. Ainsi, la Gnose porte la marque du monothéisme radical juif, du dualisme persan, de la philosophie spéculative grecque, des Mystères grecs et égyptiens, bien que sous une forme apparemment paradoxale, comme nous le verrons..
La diffusion grandissante de l’écriture et les changements liés à l’apparition de l’alphabet bouleverse aussi le paysage culturel en favorisant le passage à l’écrit de traditions et de modes de pensées plus populaires, plus libres du moins des attaches des temples, des classes intermédiaires citadines: soldats, marchands, artisans individuels, petits prêtres, etc., passage qui entraîne une modification de ces pensées. C’est peut-être ainsi que les traditions initiatiques et extatiques des peuples nomades, qui forment le noyau de certaines armées, et les traditions initiatiques de certains groupes sociaux, comme les métallurgistes peuvent avoir influencé la naissance de la Gnose dont les mythes semblent emprunter la structure des voyages extatiques et des initiations secrètes.
Ces bouleversements entamés vraisemblablement sous l’empire perse, se déploient durant l’époque hellénistique et les débuts de l’Empire romain. De nouvelles mythologies, de nouveaux cultes, de nouvelles pensées foisonnent, se succèdent, se concurrencent : c’est le temps des Mystères égyptiens et grec, de l’orphisme, de la philosophie grecque, de cultes orientaux axés sur l’un ou l’autre Dieu extrait des panthéons syncrétiques et se diffusant à travers les Empires, de l’éclatement du judaïsme en sectes concurrentes, comme l’essénisme.
Cette période s’achève peu à peu avec le triomphe de l’Empire romain. Aux grands ensembles locaux des mythologies suivi du foisonnement idéologique des derniers siècles avant notre ère, va succéder l’unité impériale. D’abord très superficielle, limitée au couvercle du culte de l’Empereur posé sur des idéologies locales et variées, elle se mue en une ambition universaliste, qui donne naissance aux religions dans le plein sens du terme. Certains éléments fondamentaux étaient déjà apparus dès le début de la nouvelle époque, avec le monothéisme croissant des cultes israélites et l’apparition progressive de la raison, du logos grec. Mais c’était là comme traits particuliers, capables d’influencer toutes les pensées alentours, non de les intégrer.
lCette évolution générale vers la religion universelle marque tous les courants de pensée, des cultes d’Isis et de Mithra, de la pensée grecque à travers le néoplatonisme, de l’Alliance juive, de la Gnoseelle-même à travers le mandéisme, Marcion, et le manichéisme, enfin de la religion chrétienne qui apparaît comme le produit achevé de cette évolution.
Isoler dans ce foisonnement parcouru d’emprunts et d’influences réciproques, un ensemble tel que la Gnose