« des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais,
des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles
et des paludismes et des laves et des feux de brousse,
et des flambées de chair, et des flambées de ville. "
 
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal

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Frédéric Thomas, chez Aden

Faire dialoguer la poésie et la révolution, c'est à la fois nécessaire et périlleux. On a tôt fait de détruire l'un par l'autre: faire du poète un témoin de son temps, niant l'irréductible singularité qui le mène à l'inconnu; faire du révolutionnaire un héros lyrique, ignorant la froide nécessité des stratégies.
L'un des mérites du livre de Frédéric Thomas est d'éviter ce double écueil. Cela, parce qu'il ne cherche pas d'impossible synthèse et n'efface aucune des aspérités de ces deux fulgurances. Le rôle de Saint-Just dans la Terreur, que l'auteur remet en justes perspectives, la volatilité du verbe chez Rimbaud, qui l'emmène au-delà de toute signification, sont abordées sans détour.
Loin de s'étouffer, ces deux visages s'éclairent l'un par l'autre: Rimbaud est éclairé d'être vu à travers Saint-Just, Saint-Just d'être confronté au vertige rimbaldien. On voit la révolte du poète s'enraciner dans le refus lucide de l'état de fait, la volonté du révolutionnaire être tendue vers la recherche d'harmonies nouvelles, et noircie de désespoir.
La seule réserve quant à ce livre tiendrait à prendre ce double éclairage neuf pour l'ultime vérité. On ne peut comprendre le rôle de la Terreur, et donc celui de Saint-Just, sans se plonger dans les contradictions sociales de la Révolution française et les illusions idéalistes des jacobins. Rimbaud certes s'enracine dans la refus de la société bourgeoise, et la sympathie pour les Communards, mais ce n'est pas de cela qu'il parle, c'est de cela qu'il part, et pour aller, définitivement, ailleurs.
Je ne crois pas que leur différence, comme le laisse entendre l'auteur, tient à ce que l'un rejoint Paris à l'aube de la Révolution, l'autre après la défaite de la Commune, à 79 ans de distance. Rimbaud est poète, et non révolutionnaire, et ce n'est pas seulement affaire de circonstances. Tout homme est double: individu avide d'inconnu, d'unique, de singulier, et être social, anxieux de jouer sa part dans le destin du monde. Ce sont là deux versants irréductibles l'un à l'autre. Rimbaud et Saint-Just ont chacun pris en charge,et mené au péril de leur vie, l'un de ces impératifs humains, non les deux. Qu'ils l'aient entrepris sans s'occulter l'autre versant est l'un des ressorts de l'attraction qu'ils continuent d'exercer, mais qui ne doit conduire à aucune confusion entre ces deux chemins si remarquablement parcourus dans cet ouvrage.

 

Au départ de ce livre, il y a le silence. Celui de Saint-Just à la veille de son exécution, celui, tant commenté, de Rimbaud après la poésie. Frédéric Thomas n'en nie pas la part d'échec, mais revient en-deçà, dans les silences inscrits au cœur de leur vie, de leurs œuvres, contrepoids de cette passion d'agir, de vivre, qui leur est commune. Pratiquer la poésie, accomplir la révolution, c'est cette exigence maintenue à vif d'aller au-delà des mots et des principes, qui les a menés à voir « quelques fois ce que l'homme a cru voir ». Il y a, dans ces deux « passants considérables » quelque chose d'inaccessible, cette extrême pointe de l'existence où ils ont été se brûler les ailes. Ils brûlent encore, et c'est leur feu qui éclaire tout le questionnement qui parcourt ce livre sur la révolution et la poésie, beau comme la rencontre de la lame de la guillotine et du rayon violet de l'omega sur le sable du Danakil. Plus encore que dans son précédent ouvrage, « Rimbaud et Marx: une rencontre surréaliste », Frédéric Thomas arrive à faire sentir ces brûlures rebelles, leurs lumières et leurs tragédies. Sans rien abandonner de la rigueur prudente de l'analyse, il participe de ces passions froides, les accompagnant, depuis les bords de l'Aisne jusqu'à leurs fins, et nous invite à les rejoindre à ses côtés.