05 mai 2009
POINT DE FUITE
« des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais,
des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles
et des paludismes et des laves et des feux de brousse,
et des flambées de chair, et des flambées de ville. "
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal
Frédéric Thomas, chez Aden
Faire
dialoguer la poésie et la révolution, c'est à la fois nécessaire et
périlleux. On a tôt fait de détruire l'un par l'autre: faire du poète
un témoin de son temps, niant l'irréductible singularité qui le mène à
l'inconnu; faire du révolutionnaire un héros lyrique, ignorant la
froide nécessité des stratégies.
L'un des mérites du
livre de Frédéric Thomas est d'éviter ce double écueil. Cela, parce
qu'il ne cherche pas d'impossible synthèse et n'efface aucune des
aspérités de ces deux fulgurances. Le rôle de Saint-Just dans la
Terreur, que l'auteur remet en justes perspectives, la volatilité du
verbe chez Rimbaud, qui l'emmène au-delà de toute signification, sont
abordées sans détour.
Loin de s'étouffer, ces deux visages
s'éclairent l'un par l'autre: Rimbaud est éclairé d'être vu à travers
Saint-Just, Saint-Just d'être confronté au vertige rimbaldien. On voit
la révolte du poète s'enraciner dans le refus lucide de l'état de fait,
la volonté du révolutionnaire être tendue vers la recherche d'harmonies
nouvelles, et noircie de désespoir.
La seule réserve quant à ce
livre tiendrait à prendre ce double éclairage neuf pour l'ultime
vérité. On ne peut comprendre le rôle de la Terreur, et donc celui de
Saint-Just, sans se plonger dans les contradictions sociales de la
Révolution française et les illusions idéalistes des jacobins. Rimbaud
certes s'enracine dans la refus de la société bourgeoise, et la
sympathie pour les Communards, mais ce n'est pas de cela qu'il parle,
c'est de cela qu'il part, et pour aller, définitivement, ailleurs.
Je
ne crois pas que leur différence, comme le laisse entendre l'auteur,
tient à ce que l'un rejoint Paris à l'aube de la Révolution, l'autre
après la défaite de la Commune, à 79 ans de distance. Rimbaud est
poète, et non révolutionnaire, et ce n'est pas seulement affaire de
circonstances. Tout homme est double: individu avide d'inconnu,
d'unique, de singulier, et être social, anxieux de jouer sa part dans
le destin du monde. Ce sont là deux versants irréductibles l'un à
l'autre. Rimbaud et Saint-Just ont chacun pris en charge,et mené au
péril de leur vie, l'un de ces impératifs humains, non les deux. Qu'ils
l'aient entrepris sans s'occulter l'autre versant est l'un des ressorts
de l'attraction qu'ils continuent d'exercer, mais qui ne doit conduire
à aucune confusion entre ces deux chemins si remarquablement parcourus
dans cet ouvrage.
Au départ de ce livre, il y a le silence. Celui de Saint-Just à la veille de son exécution, celui, tant commenté, de Rimbaud après la poésie. Frédéric Thomas n'en nie pas la part d'échec, mais revient en-deçà, dans les silences inscrits au cœur de leur vie, de leurs œuvres, contrepoids de cette passion d'agir, de vivre, qui leur est commune. Pratiquer la poésie, accomplir la révolution, c'est cette exigence maintenue à vif d'aller au-delà des mots et des principes, qui les a menés à voir « quelques fois ce que l'homme a cru voir ». Il y a, dans ces deux « passants considérables » quelque chose d'inaccessible, cette extrême pointe de l'existence où ils ont été se brûler les ailes. Ils brûlent encore, et c'est leur feu qui éclaire tout le questionnement qui parcourt ce livre sur la révolution et la poésie, beau comme la rencontre de la lame de la guillotine et du rayon violet de l'omega sur le sable du Danakil. Plus encore que dans son précédent ouvrage, « Rimbaud et Marx: une rencontre surréaliste », Frédéric Thomas arrive à faire sentir ces brûlures rebelles, leurs lumières et leurs tragédies. Sans rien abandonner de la rigueur prudente de l'analyse, il participe de ces passions froides, les accompagnant, depuis les bords de l'Aisne jusqu'à leurs fins, et nous invite à les rejoindre à ses côtés.
Commentaires
En avant…
Merci pour ce commentaire Charp.
"La poésie ne rythmera plus l'action, elle sera en avant." Par cette injonction, Rimbaud ne faisait-il pas "acte" révolutionnaire, aussi ?
"Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes." (Une saison en enfer)
"Rimbaud est poète, et non révolutionnaire...."
Je pense que c'est juste une maladresse de langage pour faire la différence entre acter par les mots et acter par les faits. Etre révolutionnaire passant par tout type de révolution du moment qu'elle amène au pas vers l'avant, nous ne pouvons penser effectivement que l'un l'est moins que l'autre ou pas du tout vis à vis de l'autre.
Bisous à vous deux
Révolution
Bonjour Fabrice et Pascale!
Il est pour moi au contraire essentiel de n'utiliser le terme de révolutionnaire que dans son sens politique et social.
C'est là au cœur de mes réflexions, et de la distance prise face au surréalisme tel qu'il fut: la volonté d'éviter toute confusion entre les deux versants de l'être.
La révolution est une nécessité sociale.
Sur le plan de l'imaginaire, il s'agit d'aller de l'avant, oui, d'être absolument moderne. De se défaire du monde, de le transformer en soi, etc. Un exil, une alchimie, un dévêtement, mais pas une prise de pouvoir.
L'opération dialectique, la rencontre, le dialogue des contraires, suppose que l'on mène d'abord la contradiction jusqu'à son terme.
LA REVOLUTION N'EST PAS PRISE DE POUVOIR
D'accord, ne parlons que politique et social:
Un révolutionnaire qui a une prise de pouvoir ne s'appelle plus révolution mais dictature.
Son rôle s'arrêtera toujours avant la prise de pouvoir. Une révolution fini son terme lorsque le cercle a fini sa boucle. Au dela, cela s'appelle une évolution :)
Il est vrai que dans le social, nous aspirons à l'évolution en passant par la révolution au contraire du surréalisme ou du poète révolutionnaire qui maintient l'état de révolution d'où leur retrait du sens politique et social dès que celui-ci tend vers une évolution plutôt que révolution. Leur rôle n'a plus lieu d'être.
Mais si nous parlons de révolution pure, les deux le sont également.
poète et révolutionnaire
"J'écris pour rencontrer des hommes" disait Tzara. Au moins mon livre aura servi à cela ; découvrir ton site et la réflexion que tu y développes.
Merci pour la critique de mon livre Charb. J'en situe les points de convergence et ceux de désaccord. Je comprends ta réserve. Mais je ne crois pas réduire les différences de Saint-Just et Rimbaud au positionnement différent du Paris révolutionnaire. De même, j'ai essayé de distinguer ce qui tient des circonstances (mais tu as raison sur les causes sociales de la Terreur), ce qui tient de leur singularité et, enfin, le rapprochement (surréaliste) que j'opère entre les deux.
Ce rapprochement - et c'est pour moi l'un des enjeux, des ressorts principaux du surréalisme - marque les affinités entre poésie et révolution, art et politique, en tentant de ne pas réduire l'un à l'autre, l'un par l'autre ni d'entraîner la confusion. Au contraire, à notre époque de profonde confusion, il y a les figures de Nougé (avant-guerre), Char, Péret et quelques autres. Il y a les déclarations surréalistes qui claquent dans la bouche comme un avertissement d'une profonde évidence, d'un éclat sans appel : "on ne peut pas être poète et ambassadeur de France" ; "changer la vie" est aussi un mot d'ordre politique.
Pour moi, Rimbaud est poète et révolutionnaire. Nos divergences tournent donc autour de la définition des lieux, modes, frontières du politique, de la poésie, de la révolution. Mais c'est un vaste débat...
Merci encore à toi et bravo pour ton site !
Amitiés,
frédéric
Les silences
Merci pour ton passage et ces mots, Frédéric! Effectivement, l'effort fait de ne pas réduire l'un à l'autre les deux versants est l'un des éléments qui m'avait attiré dans tes livres.
J'ai tardé à répondre.
Le silence de Rimbaud est contagieux.
Une réserve encore, à ce propos. Le silence, du moins celui de Rimbaud et de quelques autres, ne saurait se limiter -même s'il en est part-, à la désillusion face au monde actuel, aux circonstances. Il y a là aussi une irréductibilité définitive à la condition humaine. Ce silence, tu le soulignes d'ailleurs, est partie prenante de la poésie de Rimbaud, et signale sa position face au monde, quel qu'il soit.
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