11 mai 2008
Parcours - prélude (II) à l'histoire de la conscience imaginaire
Les recherches sur les liens entre surréalisme, romantisme et anciennes gnoses, m'ont poussé à explorer plus avant ces domaines. Mais une telle étude, par les voies que je désirais emprunter, dépasse de loin mes capacités, en temps comme en connaissances. Il n'est donc de cette démarche que fragments, que je livrerai peu à peu ici.
Dans le premier texte, Émergence, j'ai d'abord préféré évoquer ce terrain, mythique, de la rencontre, et tracer en traits larges ce que pourrait être ce cheminement, et son orientation.
Le second texte ici, "Parcours" est plus ancien: première tentative d'expliquer les raisons d'une telle recherche, il revient plutôt sur ce qui m'y a amené.
Un troisième, bientôt, explicitera la "méthode" suivie, après quoi, les premiers fruits cueillis sur ce chemin seront livrés ici au gré des envies.
Fragments, ces textes inscrivent entre eux vides et répétition dont vous voudrez bien m'excuser.
PARCOURS
Une étrange ambition parcourt cette recherche : trouver au cœur de l’esprit humain les traces d’un récit polaire, par lui tracer quelques fragments de l’histoire d’une hypothétique conscience imaginaire.
Comment a-t-on pu en arriver là ? Il y a d’abord le sentiment confus, retrouvé partiellement chez plus d’un auteur que « quelque chose » reliait entre elles ces pensées pourtant très diverses que sont le Gnosticisme, une certaine mystique, le romantisme et le surréalisme.
Il y a conjointement l’attraction exercée par le surréalisme, le désir d’en comprendre les racines et les possibilités de prolongements. Ce qu’il a été peut-il encore être, et comment ? Ou, s’il ne détient plus de part du nécessaire, vers où porter le regard ? On ne trouvera pas de réponse ici à cette question. Mais on voit ainsi que ce n’est pas l’irréversibilité de l’histoire, plaçant naturellement le dernier venu en poste d’observateur privilégié, de destin apparent de ce qui l’a précédé, qui seule incline à trouver les prémices d’un tel parcours en arrière dans le surréalisme même. C’est le désir de mieux comprendre les ressorts profonds de celui-ci qui a initié cette mise en perspective, pour ensuite se porter au-delà.
Le surréalisme aura été le mouvement pictural et poétique le plus fécond de l’entre-deux-guerres. Son éclat et son activité se sont prolongées bien au-delà, séparément le plus souvent. Sa volonté d’aller au-delà de l’art, au devant des faits, d’ouvrir l’existence humaine aux grands vents du désir et de l’imaginaire ne permet pas d’en faire un mouvement artistique parmi d’autres. Par cette ambition, il aura voulu saisir l’un des enjeux essentiels du destin avec une vigueur et une rage sans autre pareil aux temps modernes que celles des romantiques d’Iéna, avec plus de ténacité et de constance que ceux-ci.
Il aura traversé les esprits et l’époque à coups d’éclats et de verbe haut. Ce caractère fulgurant, rageur, impatient, intolérant lui ont fait un sillage écarlate et merveilleusement brutal qui aura focalisé les passions adhérentes et répulsives. On s’en est tenu à l’écart parfois avec autant de méfiance que l’on s’y est plongé avec ferveur. C’est qu’entre l’exaltation du verbe et la profondeur de la quête spirituelle se déployait parfois un espace creux où le goût de la formule vive et de l’imprécation savamment offensante cachait l’indécision et l’incohérence. Le surréalisme aura eu le mérite d’avoir plus que tout autre mouvement d’idées du siècle passé cherché la clé des destinées individuelles, il aura eu le tort d’avoir trop souvent proclamé l’avoir découverte, et d’avoir parfois trop vite nié aux autres le partage de cette recherche.
Se détachant du spectacle des interdits et des sentences dans lequel le surréalisme s’est occulté, il ne s’agit pas de s’en prendre à la révolte, signe irrémissible de départ par où tout s’initie. Mais précisément, de ne pas la faire se retourner sur ses pas pour prononcer de curieuses condamnations, aveugles aux contradictions vivantes de ce qui est accusé et parant ce qui accuse d’une blancheur non moins égarante.
La virulence qui aura nourri l’élan et tendu l’espoir de ceux qui se lancèrent dans l’aventure s’est desséchée, feuille morte sans regrets. Les frontières trop opaques entre les surréalistes et le reste s’estompent, qui pourront laisser voir combien le surréalisme aura été nourris par d’autres aventures contemporaines et en aura infléchi le cours. Mais surtout, débarrassé de ses trop lourds effets, le surréalisme sera heureusement réduit à son sourd noyau de feu. En lui, le son à peine audible des plus secrètes sources de l’être qui fait de loin en loin résurgence au cœur de l’histoire, aura trouvé une chambre d’écho, un visage pour ce temps.
Cette décantation, cette réduction du surréalisme à ses fragments premiers par lesquelles pourront naître d’autres composés de conscience, aura lieu. L’une des voies de cette destruction et de cette renaissance consiste peut-être à le détacher du masque de la modernité en le replaçant vis-à-vis de ses prédécesseurs. S’il fut vraiment ce que l’on dit, la voix contemporaine d’une nécessité permanente de l’être, celle-ci a dû auparavant emprunter d’autres visages dont il convient de requérir témoignage
Les surréalistes ont volontiers insisté sur le fait que leur mouvement s’inscrit dans une lignée infinie de poètes, d’artistes et de penseurs. D’Héraclite à Sade, d’Abélard à Jarry, de Lautréamont à Engels, André Breton aura porté son regard en arrière dans bien des directions.
Mais c’est plus particulièrement vers l’ésotérisme qu’il se tournera pour trouver une possible filiation aux idées qui l’animent. Il dira à plus d’une reprise que le surréalisme comme le romantisme ont sans doute suivi des chemins analogues à celui de la Tradition occulte, de la Gnose. L’insistance mis par celui qui, plus que tout autre, aura incarné le surréalisme, au point de paraître se confondre parfois avec lui, à souligner les correspondances entre poésie et ésotérisme a provoqué la première orientation de cette recherche.
Pourtant, une certaine prudence s’est imposée. André Breton aura été, quant à l’ésotérisme, assez isolé au sein du surréalisme : l’attitude des autres surréalistes est des plus variables, de l’incompréhension hostile à l’adhésion discrète, en passant par l’indifférence amusée et un ésotérisme purement subjectif.
La position de Breton lui-même, malgré la constance de l’intérêt, a connu bien des variations quant au sens et à la portée des correspondances mises à jour, correspondances qui restent par ailleurs à peine esquissées. Au-delà de ces variations cependant, il y a l’admission implicite ou ouverte de l’existence d’une Tradition continue et unique, aux racines immémoriales, et corrélativement, la reconnaissance de la prétention de certains ésotéristes ou gnostiques modernes d’être les dignes héritiers ou interprètes des formes anciennes :
« Quoi qu'il en soit, nous entendons laisser aux spécialistes de l'occulte la responsabilité de décider, toutes pièces en mains, si un certain nombre d’œuvres poétiques, de celles sur lesquelles se concentre l'attention moderne, ont été conçues en liaison étroite avec ce que ses adeptes tiennent pour « la première doctrine religieuse, morale et politique de l'humanité », ou si elles en dérivent de manière plus ou moins consciente, ou si elles tendent - tout intuitivement - à la recréer par d'autres voies. » (André Breton, Devant le rideau)
Enfin, ce que l’on nomme l’ésotérisme est un ensemble des plus variés, aux contours très mal définis. Il y a d’un côté l’ésotérisme moderne, des plus éclatés. Outre à l’alchimie, et bien à d’autres penseurs de l’ésotérisme contemporain comme Malcolm de Chazal ou Raymond Abellio, Breton prêtera une attention particulière à la pensée du traditionaliste René Guénon. De ce dernier, on peut revenir vers l’ésotérisme ancien, et particulièrement musulman. L’une des sources de la pensée de Guénon est l’œuvre du maître soufi andalou du XIIe siècle, Ibn Arabi. Cette œuvre a été magistralement étudiée par l’orientaliste Henry Corbin, par ailleurs spécialiste de la pensée ésotérique iranienne. Corbin a prolongé à l’occasion son regard en aval vers le romantisme allemand, et particulièrement Novalis, mais surtout en amont vers le gnosticisme antique:
« L'on sera peut-être à même de démontrer un jour la filiation secrète d'une gnose à l'autre. Pour le moment, on doit se limiter à relever des traces et des indices, déjà suffisants pour que le problème se pose. » (Henry Corbin, De la Gnose antique à la gnose ismaélienne)
De leur côté, les surréalistes n’ont pas manqué de s’intéresser au gnosticisme, en particulier lors de la découverte des textes gnostiques de Nag Hammadi :
« On sait, en effet, que les Gnostiques sont à l'origine de la tradition ésotérique qui passe pour s’être transmise jusqu'à nous, non sans s’amenuiser et se dégrader partiellement au cours des siècles[…] Tous les critiques vraiment qualifiés de notre temps ont été conduits à établir que les poètes dont l'influence se montre aujourd'hui la plus vivace, dont l'action sur la sensibilité moderne se fait le plus sentir (Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Jarry), ont été plus ou moins marqués par cette tradition. […] Je suis persuadé que maint problème s'élucidera par là et que, si les révélations attendues se produisent, on vérifiera la réalité et l'on saisira pour la première fois la nature de ces liens fulgurants qui ont permis à M. Jules Monnerot d'embrasser du même coup d'oeil la démarche gnostique et la démarche surréaliste ». (André Breton, Flagrant délit)
Enfin, les rapports entre le romantisme, particulièrement les romantiques d’Iéna et les petits » romantiques français (Nodier, Nerval), et le surréalisme ont été maintes fois remarqués :
« Le surréalisme prit une plus nette conscience de certaines démarches devenues familières à la poésie au cours du dernier siècle. Par là il se rapproche du romantisme allemand, au moins autant que par son usage du rêve.[…] Pourtant, l'esprit reste insatisfait: il perçoit, sans qu'il soit possible de les fixer en une formule, certaines affinités qui font de ces poètes une famille, de leur poésie à tous un climat dont l'unité est indéniable. » (Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve)
D’autres figures isolées peuvent servir de point de passage entre ces différents visages de l’ésotérisme et de la poésie, comme Plotin, Dante, Agrippa, Böhme. Enfin, certains mythes semblent attirer vers eux l’intérêt des uns et des autres, tel les récits de geste médiévaux, en particulier le cycle du Graal, où certains croient reconnaître la trace des quêtes spirituelles gnostiques et dans lequel le surréalisme se retrouvera volontiers :
« Le compagnonnage de la Table ronde, la quête passionnée d’un trésor idéal qui, si obstinément qu'il se dérobe nous est toujours représenté comme à portée de la main, figurent par exemple assez aisément en arrière-plan un répondant - au retentissement indéfini - pour certains des aspects les plus typiques de phénomènes contemporains, parmi lesquels le surréalisme » (Julien Gracq, Le roi Pêcheur)
Ainsi tout un réseau de correspondances partielles, mais peu analysées, d’influences vraisemblables, mais mal établies, relie entre eux des mystiques, des penseurs, des artistes et des poètes les plus divers. Le désir de savoir s’il n’y avait là que des mirages, éventuellement entretenus par quelques habiles faussaires, ou si on était en présence d’un continent peu exploré, du moins en pleine lumière, de l’histoire de la pensée humaine, invitait à prolonger le regard de ce côté.
L’attitude des auteurs ésotériques eux-mêmes vis-à-vis de cet ensemble est des plus variés, entre ceux, parmi lesquels Guénon, qui cherchent à tracer une ligne infranchissable entre un ésotérisme authentique et immémorial réservé à quelques rares initiés et un occultisme moderne déchu et aveugle, offert au tout-venant ; ceux qui voient dans ces diverses correspondances l’effet de la transmission secrète et continue d’une Tradition intangible, qui constituerait le cœur invisible de ces manifestations multiformes ; et ceux qui, comme Corbin situent ces rencontres sur le plan a-historique de l’esprit.
Loin de mettre l’accent sur le rôle d’une Tradition ininterrompue des plus hypothétiques, le parcours qui suit est tout autre. Il cherche à mettre en lumière combien des pensées d’origines culturelles et d’époques diverses en viennent à converger sur des points essentiels.
C’est qui a amené à préférer, dans cet ensemble infini aux contours incertains, les deux expressions les plus riches en créations nouvelles et en variations intérieures, le gnosticisme antique et la mystique gnostique de l’Islam médiéval. Bien évidemment, l’existence d’une Tradition continue jetterait une toute autre lumière sur les causes de ces convergences. Mais, parmi bien d’autres problèmes qu’elle pose, une telle hypothèse se heurte à un obstacle majeur : ce théâtre de l’esprit vers où convergent ces pensées est précisément ce qui, dans toute aventure humaine, participe du plus strictement individuel et touche à l’indicible, à l’intransmissible.
Là est l’essentiel. Malgré l’intérêt de Breton pour toutes les formes d’ésotérisme, bien que ce fut en regardant vers elles que l’on est arrive jusqu’à ces pensées anciennes, il a paru nécessaire, au moins dans un premier temps, de n’aborder de l’ésotérisme que ces deux visages-là.
Faut-il ajouter que les raisons de ce choix sont postérieures à l’émotion provoquée par la découverte de certaines œuvres gnostiques et mystiques, contrastant avec le malaise ressenti trop souvent à la lecture de certains ouvrages de l’occultisme et de l’ésotérisme moderne, par l’impression de renfermé qu’ils peuvent provoquer? Ce qui distinguent généralement les anciens des modernes est la place laissée chez les premiers aux audaces de l’imagination créatrice, alors que les seconds, à se vouloir les tenants d’une inamovible Tradition, tendent à n’être que les taxidermistes de l’imagination créatrice. L’analyse ultérieure aura à la fois nuancé et peut-être rendu plus légitimes ces préférences immédiates, mais ne les aura en rien déterminées.
Tout en cherchant ce qui réunit ces pensées n’a-t-on pas pour autant voulu ignorer ce qui, radicalement, les séparent. Comment pourrait-on en effet rassembler en un seul tenant : des gnostiques hérétiques de l’Empire romain, opposant un Dieu ineffable et faible à un Dieu créateur mauvais et ignorant, appelant les Elus à briser la prison des corps pour rejoindre l’unité primordiale, composant des récits mythologiques très variés ; des mystiques musulmans passionnément en quête d’une fusion absolue avec le Créateur, se voulant d’une servitude radicale à son égard et fondateurs de systèmes ésotériques complexes ; un mouvement littéraire, le romantisme, réclamant toute licence à la subjectivité et aux sentiments, voulant retourner à l’essence même de la religion chrétienne, tout en écrivant des romans d’initiation ; un autre mouvement littéraire et artistique, le surréalisme, irréductiblement athée, adhérant un temps aux thèses du matérialisme marxiste, se méfiant de toute subjectivité et faisant de l’érotisme une clé de voûte de sa pensée ?
Un regard plus approfondi révèle encore d’autres différences, tout en mettant à jour des convergences inattendues. L’image déjà évoquée de la quête spirituelle, toute équivoque qu’elle soit, s’est imposée naturellement comme la passerelle privilégiée par où faire communiquer les versants poétiques et gnostiques de cette histoire. En elle semblent se mirer ces aventures singulières, comme si, sous le couvert des conceptions de l’homme et du monde les plus diverses courait une série de faits qui les unit souterrainement. C’est ce qui a déterminé l’attention portée à la cohérence interne des faits et conceptions, sans faire intervenir en priorité la question de la nature de ces faits: subjectifs ou objectifs; intervention de l’au-delà ou processus psychologique; ni la question de la vérité des conceptions. La vie, comme les émotions, les rêves qui y participent, gardent le pas sur l’idée que l’on peut s’en faire. Si l’on est pris par la cohérence et l’émotion qui habitent ces auteurs, et les récits qu’ils nous font, il faut se laisser emporter par le sentiment qu’ils ont vu, avant de se poser aussitôt la question de ce qu’ils ont vu.
C’est au prix de ce relâchement provisoire de l’esprit critique que peuvent être saisies ces aventures dans leur diversité, et que peut être préservé leur pouvoir de révélation. C’est à ce prix que leur mise en perspective peut mettre à jour une structure sous-jacente qui ne soit pas le simple reflet de la grille interprétative que l’on leur aurait préalablement appliquée.
Ne nous leurrons pas au-delà: dès lors que cette structure apparaît, le relâchement n’est plus de mise. Les conceptions nourries par d’autres expériences et d’autres témoignages, viennent se mêler à la recherche et lui donnent une orientation analytique qui n’a plus rien de neutre. C’est là la rançon même de l’intérêt porté à ces aventures, et de l’émotion qu’elles ont pu engendrer, que de chercher à les intégrer dans une conception cohérente de l’existence, au prix si nécessaire d’une refonte de celle-ci qui prenne en compte les données de ces aventures. Là, la divergence devient totale avec la perspective par ailleurs si riche d’un Henry Corbin. Au ciel transhistorique et spirituel, au monde imaginal où il place les rencontres de ces trajectoires diverses succède ici la terre obscure de la condition humaine dans ses traits les plus permanents, dans son épaisseur matérielle. Mais malgré cette présence du regard analytique, il reste possible de ne pas se clore dans un regard déterminé, de se laisser parfois happer par une pensée, de se laisser dériver sans préjuger des rencontres.
Alors apparaissent un certain nombre d’éléments, symboliques et conceptuels, suggérés par ces aventures mêmes. Ce qui naît en filigrane de cette histoire n’est plus exprimable hors d’elle. Superposant les lignes arborescentes, broussailleuses ou brisées de ces paroles anciennes et contemporaines, les différences s’estompent, et les traits communs ressortent, qui dessinent l’esquisse d’un portrait, comme un nouveau visage de l’homme.
Ce portrait, il est trop tôt pour affirmer s’il n’est qu’un collage arbitraire, fait de ressemblances formelles et d’accidentelles réminiscences, ou s’il est ce fil souterrain, qui relie gnostiques et poètes, cette source vers où remontent leurs chemins éloignés, ce lieu que l’on désigne ici sous le terme large et ouvert de « conscience imaginaire ». Si un tel fil existe, s’il n’est pas une illusion d’optique, ni la peu probable résurgence d’une immémoriale Tradition, il faudra alors peut-être convenir qu’une telle obstination à renaître sous d’aussi diverses formes et époques, doit s’ancrer dans une nécessité fondamentale de l’être.
Mais alors le surréalisme, cessant d’être l’observateur privilégié par l’irréversible, deviendrait la manifestation contemporaine de cette nécessité, et se trouverait placé au cœur d’un courant qui, s’il aboutit à lui dans les limites de cette histoire, tendrait à lui survivre ou, s’il sait encore s’en faire porteur, à le prolonger. La décantation opérée par le regard historique accuserait le contraste entre ce qui dans le surréalisme, ressort du nécessaire et ce qui tient plus étroitement au circonstanciel, sans que l’on puisse prétendre les séparer absolument. Un surréalisme latent se dégagerait un peu du surréalisme manifeste, comme pour prendre la mesure de ce qui a été accompli au regard de ce qui, plus ou moins intuitivement, se proposait. Un tel procédé ne serait cependant légitime que si ce fil souterrain, cette conscience imaginaire, est autre chose qu’un mirage, mais aussi s’il s’avérait qu’elle a joué, dans le surréalisme, un rôle focal.
Il ne saurait être question dès l’abord de définir ce que pourrait être cette conscience imaginaire, sans risquer de guider trop étroitement un regard qui, au fil des pages, devra pouvoir se faire vagabond et préhensile. On ne veut ici qu’en esquisser quelques traits.
Il s’agit d’une conscience narrative. Elle aura bien souvent les traits d’un récit, d’un voyage: récits mythologiques; récits de voyage mystique; roman initiatique; récits du « hasard objectif ».
L’imaginaire est ici à rebours de la fiction: assoiffé de réel : à la fois connaissance et création, rêves et faits.
L'émergence de la conscience imaginaire -Prélude (I)
Il est sous la conscience un gisement narratif. Une voix y prend source d’où s’écoulent d’indicibles contes. Ce sont les portraits fantômes de l’être, au plus singulier, qui se dessinent là au fil de l’existence. Cette voix pourrait, par exemple, nous raconter ceci :
Je marchais lentement à l’écart des remparts, au crépuscule. Un étranger, venu du désert, vint à ma rencontre. Il était vêtu de blanc. La jeunesse de ses traits soulignait la gravité de son maintien. Il me tendit une lettre. Sa main droite quittant sa hanche dévoilait à son flanc la même blessure que je portais au front.
Sa compagne, restée en retrait, éveillait en moi des chants très anciens, que j’ignorais avoir jamais appris. Je sus aussitôt par eux que Celui qui était sorti du désert et qui maintenant errait aveugle dans les ruelles de la cité venait des lointaines contrées terrées dans ma mémoire.
La plaie en moi se rouvrit. Je n’étais pas d’ici. L’attachement que je portais à la cité s’était mué en une intolérable captivité. J’ignorais depuis combien de temps j’en étais prisonnier, ce qu’il était advenu de moi. Si un court instant s’était écoulé, ou des années innombrables.
Je résolus de me séparer du Temps, de me dévêtir de mes amitiés et de mes tâches, et de remonter au berceau de mes sens.
Après les premiers jours de la traversée du désert, ma peau desséchée se détacha de moi par lambeaux. La douleur traçait en moi des éclairs. Tout devint abîme et vertige. Par la suite, je traversai des mondes et des villes, je combattis des furies et des monstres, je rencontrai des pèlerins et des prostituées. Je revis plusieurs fois, sous d’autres traits, le Messager du désert. C’était à présent un vieillard, accompagné d’une femme pauvre, étrangement fardée, au regard trop haut, aux gestes habités d’une sourde folie. Ou c’était une chimère, l’aile droite dans la nuit, l’aile gauche dans le sang, et cette dernière prenant peu à peu les traits de son ancienne compagne. Ou un roi ivre sur une barque embrumée, caressant la chevelure brûlée d’une Dame languissante. Je retrouvai mes anciens compagnons, mes anciennes amantes, mais sous d’autres visages, d’autres âges, vers d’autres destins. Ces rencontres peu à peu tissaient la trame d’une pièce de théâtre à laquelle je me souvins avoir assisté dans mon enfance. Certains firent route avec moi, d’autres repartirent.
J’arrivai au seuil du Jardin. Elle était là, tremblante et silencieuse. Il était un peu en retrait, prêt à ouvrir ses bras au fils retrouvé. Au pas suivant, je vacillai. Je n’ai pas su si elle s’était faite lumière de soie pour se coudre à même ma peau. Ou si, m’avançant vers lui, je m’étais l’instant d’après vu refermer les bras autour du fils enfin de retour. Je sentis tous les éclats de mon récit s’aimanter vers la cime où je me dressais, et me réduire en pure incandescence.
Cette voix, cette trame souterraine, que l’on a tenté de capter à travers ce court récit, pourrait évoquer le mythe initiatique, le royaume nomade vers où convergent les activités de l’esprit qui, en la conscience, se nomment l’Imaginaire.
C’est à découvrir les accents variables de cette voix, ses constantes et ses singularités à travers quatre aventures de l’esprit que l’on invite dans ce premier livre: le gnosticisme antique, la gnose mystique de l’Islam médiéval, le romantisme d’Iéna et le surréalisme, en faisant quelques détours par la Renaissance. Tous les quatre partagent une vision de la destinée humaine orientée par l’imagination créatrice, qui est pour eux un mode de conscience et d’existence qui, en plus d’un point, se dessine en contrepoint de la pensée commune, rationnelle, logique, identitaire.
De cette essentielle opposition naît une vision de l’esprit et de l’existence humaine tendue entre ces deux pôles, avec bien souvent, de l’un ou l’autre côté le sentiment de la supériorité.
Les résonances que dévoile leur mise en perspective dessinent l’ébauche d’une histoire de la conscience imaginaire que l’on tentera de raconter dans un deuxième livre. Cette perspective historique justifie que de temps à autre, un regard, plus sommaire, soit jeté sur certains artistes et penseurs de la Renaissance, qui se trouvent à la charnière de cette histoire à double battant.
Puiser le savoir, la conscience, dans l’océan de l’imaginaire, c’est prendre à contre-pied les prétentions à l’omniscience des conceptions déterministes, rationalistes ou religieuses. Il ne s’agit pas là de s’opposer à l’autre versant de la conscience humaine, à la puissance cognitive et créatrice de la raison, mais à la foi paradoxalement placée en elle, à la prétention de recourir à elle seule pour atteindre un réalisme authentique. C’est à l’identification présente de la science avec la recherche de la vérité, sous le drapeau de la preuve, à l’obscurantisme qu’une telle prétention porte en elle en rejetant hors du savoir tout un pan du réel, qu’il faudrait s’en prendre, et non à sa nécessaire participation à la quête infinie du savoir par laquelle ne cesse de s’engendrer l’homme.
Or cette critique de l’omniscience de la raison analytique peut trouver un appui, ouvert ou potentiel, dans certaines évolutions actuelles de la science, qui signent peut-être la prise de conscience de ses propres limites, et par elles peuvent amener à replacer la raison, aujourd’hui décentrée vers les lois et les prévisions, au cœur de sa dynamique créatrice. Les lieux, les frontières où s’éteint l’élan de la science et de l’analyse peut devenir alors celui d’un contact entre ce mode de connaissance et la conscience imaginaire.
Cela ne revient pas à séparer la réalité en deux territoires distincts, l’un accessible à la raison, l’autre à l’imaginaire, mais à parcourir dans les deux sens l’ensemble du réel, l’un vers l’universel, l’identité, la fonction, l’autre vers l’unique, la métamorphose, la beauté. C’est dans leur tension polaire que peut réapparaître la faille originelle de l’esprit, où l’on pourra entendre, infiniment nouvelle, la voix des anciennes pythies, délivrée des chaînes prophétiques et rendues aux éclats cinglants des révélations éphémères.
Refusant à l’imaginaire toute origine transcendante, il faut en appréhender le mode dans les divers visages de la réalité. L’unité du réel, que les conceptions déterministes veulent faire reposer toute entière sur l’universalité des lois, repose avant tout sur l’interaction universelle, sur la sensibilité, la perméabilité de chacune des manifestations de la matière au monde qui l’entoure, sur les divers processus par lesquels la matière se crée elle-même. C’est dans cette auto-organisation, cette imagination de la matière que l’on pourra peut-être observer l’imbrication des modes rationnels et imaginaires du réel qui se prolongent au cœur du psychisme.
Ayant ainsi entr’aperçu comment la matière s’imagine, on pourra peut-être mieux saisir l’origine de ce gisement narratif dont on parlait en ouverture. Fruit de l’interaction créatrice des processus imaginaires au cœur de l’esprit et de la destinée humaine, il représente un mode de structuration, d’organisation nomade de l’être, par lequel s’accomplit sa plus irréductible singularité, à rebours mais solidairement de la structuration identitaire qui fonde en l’être le sujet. Cet antagonisme solidaire entre le sujet et le singulier, par lequel l’être enracine son existence ne peut à son tour être mis à jour qu’en prenant en compte la quadruple dimension de l’être humain, à la fois biologique et culturel, social et individuel.
Ainsi la conscience imaginaire exige-t-elle, pour reprendre la place qui lui revient dans la connaissance et la transformation de la condition humaine, de ses chances et de ses périls, la réorientation des conceptions traditionnelles de la matière, de l’homme, de la liberté, de la création, qui, jointe à l’avancée constante de la raison, ouvre sur l’élaboration d’un matérialisme créateur, poétique, qui puisse exprimer l’unité ramifiée du réel dont elle porte à son tour témoignage. De cette empreinte de l’imaginaire sur le regard matériel, un troisième livre tentera de donner quelque idée.
Dès lors que l’on entrevoit le rôle fondateur du gisement narratif dans la destinée humaine, les motifs de sa résurgence dans des contextes culturels et idéologiques aussi contrastés voire antagonistes, que les gnoses, le romantisme et le surréalisme, devient plus claire.
Parce qu’il ne prend corps que dans la pointe la plus extrême de toute individualité créatrice, il est indissociable de celle-ci et comme tel ne peut donner prise à l’analyse. Mais l’unité du réel suppose aussi qu’il n’existe pas de solution de continuité entre les processus singularisant de l’imaginaire et les processus universalisant de l’analyse. Au seuil de l’imaginaire, entre les plus audacieuses aventures individuelles, un réseau d’échos, de résonances, de correspondances se tisse, qui double les récits singuliers d’un récit collectif, un mythe, vers lequel ces récits tendent sans s’y fondre jamais. C’est ce récit mythique qui forment le fil de l’histoire de la conscience imaginaire.
Entre les versants gnostique et poétique de cette histoire, un renversement d’occultation et de mise à jour semble se produire. Dans les gnoses antiques et mystiques, ce qui est visible est le récit, la trame, ce qui est refoulé est le réel, les faits matériels et spirituels qui en sont la chair. Dans la conscience poétique du romantisme et du surréalisme, la trame est occultée par son éclatement en visages infinis au cœur du merveilleux et du hasard, cependant que les faits et leurs résistances apparaissent au grand jour. Ainsi, travaillant les deux consciences l’une par l’autre, on cherchera à voir se dessiner les contours de ce récit et apercevoir de loin le cœur en fusion de l’imaginaire.
10 mai 2008
Dessin
Le génie
J'invite ceux qui peuvent être intéressés par ce blog, ou son parallèle, Envers, à lire l'article de Démocrite "L'art et l'aphasie". A lui seul, ce texte qui rend compte d'une conception de l'art très proche de ce qui a été écrit dans "L'art dégagée de l'idée", mais à partir d'une démarche très différente, suffirait à justifier l'existence de ce blog, qui était de permettre certaines rencontres.
Trop de choses y sont dites qui croisent ou rejoignent les idées ici exprimées pour pouvoir être l'objet du commentaire que je comptais y laisser. C'est donc à travers différents articles, autour des problèmes soulevés que je compte y revenir.
Je commence par une question qui est seconde dans cet article, le génie, parce que tout simplement, c'était là un des chemins par lesquels je comptais aborder la thématique de la création individuelle et collective, thème du n° 3 d'Envers en préparation. Autre point de convergence que cette remise en cause de l'idée de génie, mais si les accents en sont différents.
L'idée de génie, telle qu'elle est véhiculée dans les traditions occidentales, apparaît je crois, sinon en ces termes, au moins dans son concept, chez Dante à propos de Giotto. Michel Ange et, dans une moindre mesure Dürer, en incarneront consciemment le principe.
Dante joue un rôle essentiel: certains auteurs ont souligné l'influence probable de certaine mystique ésotérique musulmane sur Dante et sur les Fideli d'Amore, et en particulier l'oeuvre du Shaykh Ibn Arabi. Or, l'idée de génie, en Occident, est là: l'artiste devient l'héritier du visionnaire mystique. L'inspiration est Révélation.
Cette transposition rencontre un premier problème: la richesse et les développements de l'ésotérisme musulman des IX-XIIIe siècles n'ont pas d'équivalents en christianisme, malgré Eckhart, malgré Jean de la Croix, malgré le Trobar clus d'Occitanie. (Nous reviendrons ailleurs sur les raisons historiques de ces différences) Dès lors, l'idée de génie se trouve en Occident d'emblée prise dans les contradictions du monothéisme qu'avait tentés de surmonter l'ésotérisme musulman. La Révélation, et l'Election qu'elle suppose, est extérieure à l'être. De ce point de vue, "la haine du singulier aliéné dans la figure de l’Autre" dont parle Démocrite prend l'un de ses sens, car c'est justement l'une des clés d'un certain ésotérisme musulman que d'avoir tenté d'éviter cette aliénation. Nous connaissons ces pensées aujourd'hui essentiellement par l'oeuvre remarquable (même si nous n'en partageons pas la métaphysique) d'Henry Corbin. Cet auteur souligne à maintes reprises comment les gnostiques musulmans (voir l'une de ses oeuvres majeures :" L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi") tendent de préserver le singulier dans la quête de l'Un.
N'ayant pas d'équivalent aux figures symboliques créées par l'ésotérisme musulman, l'artiste occidental se retrouve face à l'unique figure du christ, du prophète. Dans leur audace créatrice, Michel-Ange à la fin du sonnet XXVIII, et Dürer dans un tableau (ci-dessus) se compareront au Christ. Or celui-ci n'est pas visionnaire, mais porteur d'un message. L'artiste est alors vu comme prophète, ce que, sous d'autres tons, les romantiques, et surtout Hugo, reprendront. Il reçoit l'inspiration, il ne part pas à sa recherche.
L'autre problème majeur est qu'un artiste n'est pas un visionnaire :il crée des objets, affronte la matière. Même le poète se mesure à la matière du langage, et pas seulement à son sens. Tandis que la conception prophétique, passive, de l'art se construit dans la critique d'art, dans les faits, l'artiste part à la recherche de l'oeuvre. La création est aventure, active. Unique moyen de surmonter cette contradiction, l'Idea platonicienne, qui suppose que l'oeuvre n'est que le reflet, inférieur, imparfait, d'une Idée préexistante. Toute la démarche de Michel-Ange est marquée par ce sentiment d'imperfection, d'incapacité à atteindre une idéalité présupposée. Pour lui, sa sculpture ne fait que révéler l'Oeuvre préexistante dans le marbre.
Cette erreur, liée à la transposition d'un climat culturel dans un autre, rencontre un besoin plus spécifique à la Renaissance Occidentale, et au-delà, à toute société reposant sur l'aliénation de l'individu par la division du travail. L'imaginaire, porteur de la singularité individuelle, ne saurait y avoir sa place, car il tend précisément à libérer l'être de sa fonction sociale. Dès lors, l'art, inexpugnable, doit être marginalisé, et l'imaginaire être une fonction sociale à l'écart. C'est bien sûr le cas déjà dans toutes les sociétés antérieures et autres. Mais là, l'artiste n'était qu'artisan, et ne revendiquait en rien cette dimension visionnaire. C'est à cette dimension que l'art classique tentera de ramener l'art, avant que le romantisme ne reprenne à son compte, en l'amplifiant, cette dimension visionnaire, et le surréalisme après lui.
C'est là l'un des paradoxes du concept du génie dans l'art occidental: il est le signe d'une affirmation de l'individu, de la singularité irrésistible, et en même temps le moyen par lequel cette affirmation va être détournée. Prophète, l'artiste cesse d'être singulier, il devient unique. Il n'est plus l'extrême pointe d'un des versants de la condition humaine, celle qui tend vers le singulier, mais un être isolé, inaccessible.
La différence de degré dans la singularité, entre les artistes et les autres, comme, en chacun de nous, entre l'acte créateur et les autres, devient une différence de nature. L'idée de génie résonne comme un interdit, et c'est bien là le rôle de ce concept dans notre civilisation: à quelques individus "élus" le génie créateur, aux autres la fonction sociale aliénée.
Ce qui conduira entre autres à gommer tous les échelons intermédiaires, à accentuer les différences entre "petits" et grands "artistes", conduisant à ces monstres inventés par l'histoire de l'art, comme Mozart ou Rembrandt, à ignorer que leur richesse créatrice reposait aussi sur le milieu dans lequel il évoluait, sur la présence autour d'eux d'autres créateurs, qui, pour n'avoir pas laissé d'oeuvres aussi importantes, n'en jouent pas moins dans l'avènement de ces artistes majeurs, un rôle essentiel. C'est en fait ne rien comprendre à ce qui faisait le "génie" de tels artistes, qui étaient de se nourrir de l'art qui les entourait, de transformer un acquis culturel déjà riche, en une aventure singulière. C'est couper l'arbre de la création de l'humus imaginaire collectif qui le nourrit.
Dans un des "papillons" qu'ils distribuaient au début de leur aventure, les surréalistes avaient inscrit: "Le surréalisme est-il le communisme du génie?". Souvent sera cité par les surréalistes la phrase célèbre, résonnant comme un appel, de Lautréamont: "La poésie doit être faite par tous, non par un". Et dans le même ordre d'idées, les surréalistes se feront souvent, héritiers en cela aussi du romantisme, les défenseurs de l'art populaire et de l'art naïf. La pratique de l'automatisme va aussi dans le même sens, de "mettre l'inconscient à la portée de tous". Et la pratique des jeux, encore, s'inscrit dans cette dimension.
Le danger, néanmoins, d'un tel rétablissement de la dimension collective de la création imaginaire, n'a de sens que si l'on ne perd pas en route cette idée essentielle, que l'imaginaire est le chemin vers la singularité de l'être, et que tout art ne prend sa véritable dimension que dans le cheminement individuel. Il ne s'agit pas de "collectiviser" l'art, l'imaginaire, mais de rendre à la création imaginaire toute sa dynamique, du collectif vers l'individuel. Il ne s'agit pas de couper l'arbre pour le garder au niveau des racines, mais d'en nourrir le terreau.
24 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 4e partie
Début du texte: ici
La plupart des textes, parce que nous n’en connaissons que des fragments, ou parce qu’il n’y a pas de systématique dans le traitement mythique de la Gnose, semblent ne pas décider quant à ce point. Le mal apparaît à un moment donné, comme s’il était le produit de la chute, mais d’une manière « naturelle », qui sous-entend qu’il a toujours été.
A signaler cependant que même dans le mythe radicalement dualiste du manichéisme, où le Mal est coéternel au Bien comme dans la tradition mazdéiste, il se transforme au cours du récit : Chaos à l’origine, et donc spontané, aléatoire, informel, il devient, par la rencontre et le combat avec l’Un, volontaire, formateur.
Au demeurant, certains témoignages semblent indiquer qu’il existait peut-être déjà chez Mani la conception que le Mal, la Matière, est à l’origine un ange créé par l’Un et déchu. Dans cette lutte entre l’envoyé de l’Un et la figure correspondante du Mal, le premier échoue inévitablement, car dans la Gnose le Bien est toujours dépeint comme plus faible, plus passif que le Mal. Cet échec entraîne une chute nouvelle, une descente supplémentaire dans les degrés de l’être, une nouvelle Création, où l’Ombre s’étend peu à peu sur la lumière originelle comme un piège se refermant sur sa proie, l’éloignant toujours plus de son origine, de la Totalité première, et instaurant le règne de la division.
Ainsi chaque création nouvelle porte à la fois la marque du Mal, et la marque du Divin, à la fois parce que la création a pour objet justement d’enfermer le divin en son sein, mais souvent aussi parce que l’envoyé de l’Un a voulu enclore dans la création le germe du divin par lequel se fera ultérieurement le salut.
Cette succession de Chutes, de créations mène au monde actuel par une progression continue, de l’opacité à la lumière, de l’immatériel au matériel, de l’abstrait au concret, de l’informel à la figure, du spontané au volontaire, du tout au dispersé, de l’incréé au créé.
Ainsi le mythe gnostique apparaît comme une tentative d’explication de l’origine de l’ensemble des manifestations du monde créé, à partir d’une tension entre les contraires, comme un déploiement mythique de concepts philosophiques.
Au plus bas de la chute, il y a l’homme et l’univers actuel, les créations les plus éloignées de l’unité primordiale, dominées par les principes du Mal, les désirs et les archontes, gardiens du cosmos au service du Mal. Les récits et chants gnostiques abondent en visions, noires et terribles, du monde actuel, et prononcent ainsi sa condamnation irrémissible.
Cependant, c’est aussi dans ce monde que va se produire le retournement du Destin, que la chute s’achève, et que va commencer le retour vers l’Un, la réintégration, le salut. Comme aux degrés précédents, l’univers et les êtres crées renferment, tous ou certains d’entre eux, une part du divin, porteuse d’un double visage qui parfois se présente séparément, comme prisonnier du Monde et comme germe secrètement enfoui en eux par l’Envoyé.
Mais le divin au cœur du monde créé, c’est aussi la dernière figure de l’Envoyé divin, errant à travers le monde, lui-même enivré, endormi, perdu, enfermé, âme errante, sagesse aveugle, fils égaré. Le gnostique, d’abord, ignore ce germe qu’il porte, car l’ignorance est en lui la marque du Mal, qui l’a enivré, endormi, drogué. L’Un envoie à nouveau son messager, sa figure, qui apparaît à l’homme sous les traits de l’Etranger, l’Autre, marquant là encore que le vrai Dieu n’est en rien partie prenante du monde et du cosmos, qu’il est, définitivement et radicalement, l’Ailleurs. Eveillant le Gnostique de sa torpeur, celui-ci découvre qu’il est, lui aussi, un étranger définitif, exilé de sa vraie patrie, prisonnier.
Le sentiment du gnostique qui s’éveille est décliné dans les textes gnostiques sous toutes les variantes émotionnelles, depuis la béatitude face au spectacle de la perfection divine qui s’offre à ses yeux, jusqu’aux cris de douleurs et d’angoisse, par la prise de conscience de sa condition, en passant par les reproches adressé à l’Un, à travers l’Envoyé, de l’avoir longtemps abandonné, ou par l’émotion pure de la rencontre. Il lui revient alors de se libérer de sa prison, de son déguisement, de son enveloppe trompeuse pour réintégrer son unité première. Se sauvant, il « sauve » l’Un, en effaçant la séparation née du premier drame originel .
Remontant vers le Père, il retrouve son unité, revêt son vêtement de lumière, rencontre son double divin, sa transparence immatérielle, sa vraie patrie. Il devient Dieu.
Il faut citer par ailleurs un autre type de récit gnostique, où le mythe se décline sous forme d’un récit de voyage. Elle est présentée dans L’hymne de la perle des "Actes de Thomas":
le fils du roi de l’Orient spirituel est envoyé vers l’Occident matériel, l’Egypte, à la recherche de la perle retenue au cœur du serpent du mal . Se revêtant d’abord des costumes des Egyptiens pour les tromper, il est drogué par eux et oublie ses origines. Son père lui envoie la « Lettre », qui lui parle, le réveille. Il entame alors le retour et, rencontrant au seuil de sa patrie son double, son vêtement de lumière, il s’en revêt.
(5e partie)
14 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 3e partie
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Chapitre II: Un mythe gnostique
On peut, grossièrement, dessiner un « mythe » possible de la Gnose, qui réunisse la thématique majeure de celle-ci. Si une telle présentation permet de mettre en valeur la structure interne de la spéculation gnostique, il ne faut pas perdre de vue son caractère composite. L’ensemble gnostique ne peut sans erreur être réduit à un « type », à un mythe central.
On peut le raconter de 3 manières, selon 3 points de vue ne différant que par leur commencement, mais racontant la même histoire, pour mettre en évidence trois interprétations possibles du sens de la Gnose.
1re version : Le mythe des Origines
La première partie de tout mythe gnostique consiste à raconter, et par là à expliquer comment de l’Unité primordiale est venue la division, la séparation, la multiplicité. Elle rejoint là clairement les préoccupations du temps, en particulier grecques, qui trouvera son achèvement dans les doctrines néoplatoniciennes des premiers siècles. De cette même difficulté à expliquer le multiple comme sorti de l’Un, on peut trouver témoignage jusque dans les textes taoïstes à peu près contemporains.
Partout, il s’agit d’expliquer comment on passe de l’indifférencié aux formes, de l’éternité au temps, comment l’être a pu quitter son paradis, le règne de l’unité, pour entrer dans la division, le désordre et la souffrance, la solitude.
La première partie de cette chute progressive s’inscrit au sein de l’Unité primordiale, là où, à partir de l’Un, émanent diverses hypostases, diverses manifestations de la divinité, divers engendrements. Le multiple, là, ne s’oppose pas à l’Un, il est sa descendance.
C’est dans ces récits des émanations primordiales, antérieures à la chute, que les textes gnostiques mêlent le plus étroitement une structure philosophique, abstraite (ce principe de l’émanation, de la différenciation progressive de l’Un) à un récit composé de personnages et d’événements qui peuvent parfois en masquer la structure ou paraître au contraire à peine calqué sur celle-ci.
Au cœur de cette Unité du « plérôme », de la Totalité originelle qui se déploie d’abord sans cause ni volonté au travers de figures divines inscrites dans la totalité première, va se produire un hiatus, une faute au cœur du divin. L’une des figures inférieures du plérôme, par prétention, erreur, désir, provoque comme une émanation hors de propos. Cette figure est dans plusieurs récits Sophia, la sagesse des Grecs, qui devient là la source de l’Erreur.
Cette émanation erronée prend la forme d’un être imparfait, aussitôt expulsé du plérôme, un sorte d’avorton, une tache d’ombre sur la lumière absolue des commencements, une tache qui constitue la première ébauche de la création.
A partir de là, on voit se former une dramaturgie répétitive et progressive, qui va mener du plérôme au monde créé. Une chute par paliers successifs où s’affrontent le Bien, représenté par diverses figures de l’envoyé de l’Un, qui tente de réinstaurer l’unité première brisée par la naissance de l’avorton, et le Mal, produit ou cause de la chute. Symptomatiquement, ces envoyés de l’Un portent souvent les noms des réprouvés des croyances dominantes: le Serpent, Caïn, Prométhée, Adam.
Dès l’origine, ou à un degré donné de la Chute, l’ombre, le Mal devient un principe actif. Ignorant ou cachant l’origine « réelle » du Monde, il s’affirme comme étant le seul Dieu au regard des émanations, des paliers qui lui ont succédé. Il apparaît ainsi comme un voile entre les créatures et l’Unité première. Les gnostiques lui donne le nom du Démiurge platonicien, du Créateur de la Bible, ou de Zeus, marquant ainsi clairement à leurs yeux que les Dieux vénérés par leurs contemporains ne sont que des faux dieux, des usurpateurs du vrai Dieu, qui est au-delà.
08 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 2e partie
Début du texte: Ici
Ce qui a d’abord frappé les lecteurs ultérieurs, comme les contemporains des gnostiques, c’est que tout ce que vénère l’Antiquité : le Cosmos, le Dieu Créateur, les Astres, sont dans la Gnose autant de visages du Mal. L’Univers y est le Royaume du Mal, créé par un Dieu mauvais, ignorant ou trompeur. Le Dieu des gnostiques est au-delà de tout réel : c’est l’Un, la Vie, Le Père, La Lumière, l’Homme. Une part de lui-même, par des péripéties diverses, est tombée et a été enfermée dans le monde créé par le Mal, le Créateur. C’est le salut de l’Un, autant que du gnostique que la Gnose se propose d’opérer. Et ce terme de Gnose, de connaissance salvatrice tient à la conviction que ce salut est avant tout affaire de conscience : conscience de soi, de l’Origine et des Fins.
Ce qui a aussi marqué lecteurs modernes et anciens, c’est la richesse imaginative et émotionnelle de nombreux textes gnostiques. Si, pour appréhender la pensée gnostique, on tentera de raconter un mythe des origines composé des traits communs à la plupart des textes gnostiques, il a existé en fait une prolifération de mythes gnostiques des plus variés. « Ils créent un nouveau mythe chaque jour » ironisera l’un de leurs adversaires, Irénée.
Ce refus radical des réalités et des croyances anciennes donne à la Gnose une tonalité de révolte radicale qui, liée à son inventivité mythique, explique l’intérêt que l’on peut lui porter du point de vue de l’imagination créatrice.
Pourtant, à lire certains de ces textes aujourd’hui, on pourrait tout aussi bien évoquer les croyances de certaines sectes contemporaines, quelques-unes d’entre elles se réclamant d’ailleurs de la Gnose. Certes, il s’agit là d’une référence toute littérale. Mais rien n’indique que de telles croyances, qui calque une attitude fidéiste de caractère religieux sur un corpus mythologique susceptible de bien des lectures n’aient pas été aussi celles de certains des groupes dits gnostiques de l’Antiquité. Le caractère apparemment délirant de certains des textes inclinerait dans ce sens. Et il est difficile de distinguer, lorsque l’analyse découvre sous l’apparent désordre une cohérence nouvelle, ce qui est du à l’interprétation de ce qui y était réellement aux yeux des gnostiques.
D’un autre côté, le refus radical de la réalité s’exprime souvent par un rejet de la matière, de la chair, du désir, ouvrant sur une morale ascétique qui rappelle les liens ambigus de la Gnose et du christianisme, selon que l’on voit en elle, selon la version classique, romaine, une déviation de la pensée originelle « authentique » du christianisme, une hérésie chrétienne malsaine, sans originalité produite par une interprétation fausse de l’Evangile, ou qu’au contraire, comme certains auteurs anciens ou modernes se réclamant de la Gnose, on croit y voir le vrai visage du premier christianisme, l’ancêtre révoqué parce que trop encombrant pour les visées politiques de prêtres ambitieux.
Suite à l’image inversée qu’elle donne des valeurs inscrites dans l’Ancien Testament, Satan, le serpent et Caïn étant présenté comme des envoyés de l’Un, du vrai Dieu, le Créateur et les anges, comme des visages du Mal, certains croient voir dans la Gnose une réaction de prêtres des anciennes croyances, entre autres égyptiennes contre la foi juive, puis chrétienne.
Alors, la Gnose, une pensée créatrice, des sectes hallucinées, une religion en devenir, une réaction de défense contre des croyances étrangères? Tout cela sans doute. Car ce que désigne le terme de Gnose, c’est un ensemble disparate de textes, souvent fragmentaires ou tardifs, témoins d’une diversité infinie de groupes et de croyances, ayant connu au cours des siècles où croît puis disparaît la Gnose, des évolutions en sens divers, ayant subi des influences extérieures, ou ayant influencé le cours d’autres pensées. Les traits communs qu’ils partagent ne permettent pas de trancher. Cela dépend entre autres du sens que les Gnostiques accordaient à ces textes, comme de la manière dont ils vivaient leurs idées. Or cela, pour l’essentiel, nous échappe.
Il s’agit donc moins de prétendre décrire ce qu’a été la Gnose, que ce qu’elle a pu être et ce sur quoi elle peut ouvrir. Car avec elle quelque chose de nouveau apparaît dans l’histoire des pensées humaines, qui porte le germe de développements ultérieurs, parfois contradictoires.
06 janvier 2008
Gnose, Naissance du mythe - 1re partie
Le texte qui suit, déjà ancien, a pour source principale -quant à l'analyse symbolique-, l'oeuvre de Hans Jonas, remarquable introduction au sujet: "La religion gnostique"
Le premier chapitre, en deux parties, tente de replacer, à très gros traits, la gnose dans son contexte historique et culturel. Le deuxième chapitre, donné ici en quatre parties, aborde la question du mythe gnostique, à travers trois visions possibles de la gnose: comme mythe des origines (métaphysique) comme tentative d'explication du mal(révolte) ou comme première élaboration du récit visionnaire(mystique). Le troisième chapitre, en une partie, concluera sur l'imaginaire gnostique, et sur la structure naissante du mythe de la conscience poétique.
Chapitre I: Le monde éclaté de la fin de l'Antiquité
La Gnose apparaît au déclin de l’Antiquité. Les grandes armatures idéologiques des premiers millénaires, panthéons syncrétiques liées par des rites et des prêtres propres à chaque unité politique, voire sociale, d’Egypte, de Babylone et Sumer, d’Asie Mineure et d’ailleurs sont ébranlées par leur propre croissance, qui a provoqués un mouvement d’hommes, de marchandises, d’idées qui resserre le réseau jusqu’alors assez lâche des pouvoirs politiques et sociaux. Avant, culture, politique et économie étaient étroitement solidaires, même si cela n’allait pas sans effort ni tentations contraires. Peu à peu ces éléments constitutifs se délient, acquièrent une certaine autonomie. Et tandis que grandit la puissance militaire et administrative des Etats, le commerce se libère de sa tutelle sans laquelle il n’eut pu être, les prophètes apparaissent sur les places publiques; l’alphabet, la monnaie, bientôt le logos : tout se défait, circule et féconde.
De ces changements, la naissance de la Gnose est largement tributaire : les bouleversements sociaux et politiques, qui entraînent des déplacements volontaires ou non de peuples, et la naissance de couches sociales parcourant tout l’espace des empires : militaires, prêtres et administrateurs, artisans et artistes, favorisent les influences et les emprunts culturels et relâchent les liens entre les individus et les cultes localisés des Temples, provoquant l’apparition de nouveaux cultes aux origines diverses, au destin plus nomade. Ainsi, la Gnose porte la marque du monothéisme radical juif, du dualisme persan, de la philosophie spéculative grecque, des Mystères grecs et égyptiens, bien que sous une forme apparemment paradoxale, comme nous le verrons..
La diffusion grandissante de l’écriture et les changements liés à l’apparition de l’alphabet bouleverse aussi le paysage culturel en favorisant le passage à l’écrit de traditions et de modes de pensées plus populaires, plus libres du moins des attaches des temples, des classes intermédiaires citadines: soldats, marchands, artisans individuels, petits prêtres, etc., passage qui entraîne une modification de ces pensées. C’est peut-être ainsi que les traditions initiatiques et extatiques des peuples nomades, qui forment le noyau de certaines armées, et les traditions initiatiques de certains groupes sociaux, comme les métallurgistes peuvent avoir influencé la naissance de la Gnose dont les mythes semblent emprunter la structure des voyages extatiques et des initiations secrètes.
Ces bouleversements entamés vraisemblablement sous l’empire perse, se déploient durant l’époque hellénistique et les débuts de l’Empire romain. De nouvelles mythologies, de nouveaux cultes, de nouvelles pensées foisonnent, se succèdent, se concurrencent : c’est le temps des Mystères égyptiens et grec, de l’orphisme, de la philosophie grecque, de cultes orientaux axés sur l’un ou l’autre Dieu extrait des panthéons syncrétiques et se diffusant à travers les Empires, de l’éclatement du judaïsme en sectes concurrentes, comme l’essénisme.
Cette période s’achève peu à peu avec le triomphe de l’Empire romain. Aux grands ensembles locaux des mythologies suivi du foisonnement idéologique des derniers siècles avant notre ère, va succéder l’unité impériale. D’abord très superficielle, limitée au couvercle du culte de l’Empereur posé sur des idéologies locales et variées, elle se mue en une ambition universaliste, qui donne naissance aux religions dans le plein sens du terme. Certains éléments fondamentaux étaient déjà apparus dès le début de la nouvelle époque, avec le monothéisme croissant des cultes israélites et l’apparition progressive de la raison, du logos grec. Mais c’était là comme traits particuliers, capables d’influencer toutes les pensées alentours, non de les intégrer.
lCette évolution générale vers la religion universelle marque tous les courants de pensée, des cultes d’Isis et de Mithra, de la pensée grecque à travers le néoplatonisme, de l’Alliance juive, de la Gnoseelle-même à travers le mandéisme, Marcion, et le manichéisme, enfin de la religion chrétienne qui apparaît comme le produit achevé de cette évolution.
Isoler dans ce foisonnement parcouru d’emprunts et d’influences réciproques, un ensemble tel que la Gnose
03 janvier 2008
La charpente symbolique
- prélude (III) à l'histoire de la conscience imaginaire-
1 L'entre-mondes symbolique
Dans les précédents "préludes", il fut question d'abord d'une évocation du récit central, et d'une présentation des recherches parcellaires entamées vers ce qui court sous des pensées aussi diverses que les gnoses anciennes, le romantisme et le surréalisme. Ce ruisseau souterrain qui les relie, et dont ces mouvements manifestent les résurgences périodiques, nous mène vers les sources de l'imaginaire, constituant celui-ci comme l'un des pôles de la pensée, l'autre étant la raison.
Ici, il sera question de la méthode et du plan général, plan général d'une oeuvre trop vaste pour être achevée, mais qui constitue le soubassement de cette quête. Je dis "méthode", mais le terme plus vague d'"approche" serait peut-être mieux venu, tant on est ici plus dans l'intuition, intuition organisée, plus ou moins, mais non systématisée.
Nous sommes, avec ce ruisseau, aux portes de l'indicible. Une approche rationnelle dès le départ aurait, à mon sens, manquer son but, serait restée en surface, prise entre deux écueils: menée avec rigueur, elle aurait constater des divergences insurmontables entre les conceptions des uns et des autres (voir Parcours) menée avec la conviction, trop souvent présente chez le spécialistes de ces pensées, d'une permanence anhistorique, voire d'une Tradition transmise, elle aurait gommé les divergences, ne voyant que ce qui soutenait sa thèse.
Pour approcher et ressentir les terres communes, il faut aller plus en aval que les "conceptions", que les élaborations, sans pouvoir pour autant accéder à l'expérience imaginaire proprement dite, inaccessible dans sa singularité.
Cet entre-monde, c'est celui du symbole. Non du symbole dans la signification qu'il prend trop souvent dans la pensée rationaliste qui admet difficilement l'ouverture du sens, mais tel qu'il est vécu dans les mythes, les légendes, les récits initiatiques et la poésie: image-foyer vers où convergent, par où communiquent des faits ou concepts étrangers les uns aux autres, participant à des niveaux de réalité différents. Un peu la fractale de l'imaginaire, à ceci près que l'imaginaire n'est ni hiérarchisé ni clairement limité comme peut l'être la raison autour de ses concepts.
2 Les pensées narratives
Ce mode de pensée symbolique est en fait la survivance de la pensée mythique des sociétés non-étatiques. Les mythes, dans ces cultures participent tout autant de la pensée logique que de la pensée imaginaire. C'est la pensée symbolique qui relie ces deux pôles. Ce qui amène à soulever un autre élément: un symbole isolé n'a guère de valeur. Que l'on ouvre un dictionnaire des symboles, et l'on verra bien des flottements dans les valeurs symboliques. C'est qu'il s'est agi là de recenser les différentes valeurs prises par un élément symbolique particulier dans différentes traditions, lesquels réfèrent de manière plus ou moins directes à un fonds mythique, narratif. C'est en effet dans l'ensemble du réseau symbolique créé par le récit que le symbole prend toute sa valeur.
Or justement les pensées que l'on étudie ici sont des pensées narratives. C'est évident pour la Gnose dont les différents mythes de Création constituent l'expression essentielle. Ce l'est moins pour l'ésotérisme mystique de l'islam, qui a bien des formes, des traités aux poésies, mais les récits initiatiques y jouent un rôle néanmoins essentiel. C'est évident à nouveau pour le romantisme dans le terme même: le romantisme, dans l'esprit du groupe de l'Atheneüm, vise à faire du roman non pas un genre littéraire, mais une oeuvre totale.
Ce l'est moins, à nouveau, pour le surréalisme. La dimension narrative ne se distingue généralement pas de la poésie, comme les contes de Péret ou les récits de Joyce Mansour par exemple. La seule expression vraiment narrative tourne autour des récits de hasard objectif, qui ont un statut très particulier en surréalisme: jugés fondamentaux par Breton, ("Nadja" "L'amour fou" "Les vases communicants", soit tout ce qui dans son oeuvre n'est ni théorique ni poétique, tournent autour du hasard objectif), ils sont à peu près inexistants hors de lui, sauf chez des poètes en marge du groupe surréaliste (Dumont, Tarnaud, Rodanski). Je reviendrai sur ce point naturellement. Mais il faut aussi souligner que Breton avait assigné pour tâche centrale au surréalisme l'élaboration d'un "mythe nouveau", tout en restant, il est vrai, très ambigu sur le sens à donner à cette expression.
3 Bricolage mythique
Dès lors, pour aborder ces pensées, un peu à la manière de ces esprits curieux qui précèdèrent les véritables chercheurs scientifiques, j'ai bricolé un instrument d'observation: un récit mythique, ou plutôt une trame mythique cohérente qui contienne les éléments symboliques fondamentaux de ces pensées, à mon sens, et me fondant aussi sur des études diverses.
Il s'agit d'appliquer cette "trame" sur les textes et pensées étudiés, pour en vérifier la présence et la structure symbolique (expression curieuse, certes, et qui ne pourra vraiment s'éclairer qu'avec les exemples que je donnerai plus tard). D'ensuite vérifier si ces éléments symboliques jouent véritablement un rôle central dans ces pensées -sans quoi on aurait simplement relevé des ressemblances superficielles- et qui suppose donc là que l'on étudie alors, de manière plus "classique", rationnelle et historique, ces pensées, mais en prêtant attention à ce que l'approche symbolique a révélé. Et enfin, de chercher à approcher, grâce à ce que l'on aura mis en évidence, la nature, les modes d'être de l'imaginaire. Phase "psychologique"si l'on veut, mais encore faut-il employer ce terme avec prudence.
Plusieurs remarques avant de livrer cette "trame":
1 L'application de la trame sur la gnose antique n'aura pas à révélé la présence de ces éléments symboliques, car c'est d'elle-même qu'ils sont tirés, et l'on tournerait là en boucle. Néanmoins, cette application va avoir, je crois, son utilité, pour comprendre la structure symbolique et affiner la recherche.
2 je l'ai dit, tout cela tient souvent plus de la promenade que de la recherche systématique. Dès lors je n'ai dans les textes déjà écrits pas vraiment suivi d'ordre. Seul le premier "degré" du récit, l'Eveil, a été étudié sérieusement, et encore, seule la "récolte", le tamisage symbolique, a-t-il déjà donné un texte achevé. Alors que d'autres textes abordent des éléments de l'analyse historique de ces mouvements de pensées. Et ce sont les conclusions implicites sur l'imaginaire qui ont essentiellement nourris les divers textes que j'ai pu écrire, que ce soit les textes théoriques d'Envers ou certaines préfaces à des catalogues d'exposition ou de livres.
3 Ce bel ordonnancement, en trois étapes, est une tendance plus qu'une véritable règle: d'abord parce qu'il n'est pas vraiment possible à une conscience moderne d'aborder ces textes et ces pensées, sans avoir en tête le contexte historique ni sans les traduire de loin dans son langage "réaliste". Ne serait-ce d'ailleurs que parce que l'on a envie de temps à autre de mesurer le chemin, de voir vers où l'on va. Dès lors, la trame qui suit comporte-t-elle déjà certains éléments vaguement psychologisant.
4 Je livre la trame ici, avant le texte sur la gnose dont, à certains égards, elle procède, et surtout qui permet d'en percevoir l'une des expressions possibles, fondée là sur la connaissance classique de la Gnose. Une autre expression de la trameest le texe d'ouverture donné dans le Prélude (I)
Trame symbolique de la conscience imaginaire
1. L'éveil: lorsque survient le Messager, que le ciel de la condition humaine se
déchire ; instant de
la
Révélation énigmatique qui ouvre une brèche dans la
conscience de l’être et constitue l’impulsion initiale du récit. Renconter du
Messager, de l’Etranger qui révèle à l’être qu’il est lui aussi étranger au
monde, que sa patrie est Ailleurs.
2. L’âge d’or :
l’Age d'or et de la Chute:
première forme du récit, première remontée vers la Patrie symbolique,
intérieure, et en même temps première prise de conscience du mouvement inverse,
cause de son statut d’étranger. Sous le voile de la nostalgie se révèle les traits
de la Patrie de
l’être, son Idéal.
4. L'exil
: Puisque Patrie est Ailleurs il faut quitter ce monde, se défaire des habits
de prisonniers. C'est le temps de la sortie du monde, du soi ancien d’avant l’éveil.
C’est le passage par le désert, l’arrachement du sol.
6. Le seuil
: le moment du passage, la rencontre du double, de l'Aimé, du vêtement de
lumière
7. L'union : le salut, la réintégration de l'unité fondamentale, la beauté.
A suivre: Gnose, naissance du mythe
18 août 2007
Pause dessin
14 août 2007
Le surréalisme aujourd'hui: 2) La conscience imaginaire
Que le surréalisme puisse garder aujourd'hui une grande force d'attraction, et donc dépasse la période généralement dévolue à un courant de pensée ou artistique, signifie deux choses: d'une part, que la vision traditionnelle, historiciste de l'art comme de la pensée, qui voit se succéder des mouvements, vision à laquelle adhère Breton lorsqu'il affirme que le surréalisme aura perdu sa validité quand un mouvement plus émancipateur sera apparu, que c'est cette vision elle-même qui est dépassée, et avec elle la notion devenue fourre-tout de l'"avant-garde". On ouvre là sur la thématique des groupes, écoles et mouvements dans l'histoire de l'art, comme dit précédemment.
D'autre part, cette permanence de l'exigence surréaliste suppose qu'elle exprime, sinon sous sa forme acquise, au moins dans ce qui, souterrainement la nourrit, une nécessité fondamentale de l'être humain. Mais alors, s'il s'agit d'une nécessité humaine, elle ne peut être moderne, et doit retrouver des échos dans toute l'histoire humaine. Et c'est bien à cela qu'invite Breton (et Breton quasiment seul, relativement isolé là au sein du surréalisme comme pour le hasard objectif),lorsqu'il porte son regard vers certains courants ésotériques et gnostiques anciens, et vers le romantisme allemand.
Vu ainsi, le surréalisme n'a de sens que dans l'actualisation de ces pensées anciennes. Être nécessaire suppose une double condition, de permanence et de modernité: incarner une nécessité fondamentale de l'être d'une part, d'abord. Et l'incarner d'une manière nouvelle, correspondant à l'époque.
Cette nécessité fondamentale ressort de ce que l'on nomme ici la "conscience imaginaire", (actualisation de "l'imaginal" tel que le décrit Corbin dans ses études magistrales sur l'ésotérisme mystique musulman) qui fonde irréductibilité individuelle de l'être. En effet, la double condition de la nécessité que l'on vient de poser sur le surréalisme est le reflet d'une nécessité fondamentale de tout être humain, qui renvoie à l'énigmatique "sens de la vie". Pourquoi sommes-nous, chacun, nécessaire?
Être nécessaire suppose être utile, et c'est le versant social, l'intégration dans le groupe qui répond à cette condition. Mais l'autre condition implique, être comme nul autre auparavant, et c'est l'individualisation dont le moteur essentiel est l'imaginaire.
Sur le plan psychologique, on peut dire que la première nécessité dirige la formation de l'Ego, du sujet, le "je suis Moi" et tend vers la rationalité, développement de ce principe d'identité, alors que l'autre, écho du "Je est un autre" de Rimbaud, ouvre sur le "double" mythique, le fantôme de soi (en termes gnostiques anciens, chez Corbin: l'ange), le Moi imaginaire. Tel est le noyau de la nécessité humaine qui justifie aujourd'hui la continuation de l'aventure surréaliste.
Mais l'autre condition, ce qui fait que le surréalisme est non seulement utile, mais nécessaire, qui fait qu'il emprunte des voies jusqu'ici mal ou peu empruntées, est donc l'actualisation de cette nécessité, et du courant gnostique qui en fut l'expression ancienne, son inscription dans la modernité. L'un des éléments essentiels, et qui a des conséquences nombreuses, est l'athéisme, élément fondamental du surréalisme, qui l'oppose à ces courants antérieurs. Par là, il prolonge et amène à son terme le renversement produit à la Renaissance, où l'artiste devient la forme moderne du visionnaire mystique. Parmi les conséquences de cette intégration de la gnose dans la modernité athée, il y a le renoncement à l'idée de salut, à laquelle Breton fait encore souvent appel; le renversement du principe idéaliste d'une Unité première, qui refait surface dans sa conception de l'amour (Arcane 17, surtout); l'éclatement de la quête spirituelle, termes qui renvoient en fait à la formation, la création, du Moi imaginaire, éclatement qui remplace le cheminement linéaire ancien par une constellation de faits et de mythes reliés entre eux.
Toute volonté de continuer à s'inscrire dans le sillage surréaliste suppose donc cet effort d'actualisation qui est effort d'intégration. Présentée ainsi, elle ne semble devoir se dérouler que sur le plan théorique (il y aurait, aussi, à étudier l'ambivalence du surréalisme vis-à-vis de toute théorie). Or elle doit, fut-ce dans premier temps à l'aveugle, s'inscrire dans le fait, fut-il celui-ci encore donné sou la forme acquise au sein du surréalisme. Là, on ouvre sur l'écriture automatique, et le hasard objectif.
13 août 2007
Le surréalisme aujourd'hui: 1) Art
Y a-t-il encore un sens à sillonner les terres du surréalisme, plus de trois quarts de siècles après sa fondation, et près d'un demi-siècle après la disparition de celui qui en fut l'incarnation, l'animateur et le théoricien majeur, André Breton?
Se poser cette question, c'est d'abord établir les rapports entre art et surréalisme. On y reviendra. Mais l'on part ici d'une double correction nécessaire:
1 Le surréalisme, essentiellement animé par des artistes et des poètes, n'est pas un mouvement artistique et littéraire. Si des surréalistes, comme Ernst, Tanguy ou Brauner ont joué un rôle essentiel dans l'art du XXe siècle, si aujourd'hui encore des artistes et poètes comme Jan Svankmajer ou Guy Cabanel créent des oeuvres majeures, l'art s'est au cours du siècle passé joué tout autant, et parfois plus hors du surréalisme que dans son sein. Face au artistes issus du Bauhaus, à Cobra, à l'abstraction lyrique,à l'expressionnisme et bien d'autres, le surréalisme ne dispose en art d'aucune légitimité particulière. Sans parler de la musique. C'est en fait la notion même de mouvement artistique, et sa pertinence historique limitée qui ouvre l'un des versants du thème du n°3 d'Envers, l'aventure individuelle et collective.
2 Les surréalistes ont maintes fois répétés que leur ambition allait au-delà du terrain artistique, dans l'effort de transmutation de la vie même. Mais il est un fait que le surréalisme s'est abîmé en art. S'il a tenté d'intervenir sur le plan moral, sa position s'est rarement distinguée d'une position libertaire, pourtant opposée à certains éléments fondamentaux sous-jacents du surréalisme.
3 Le noyau de l'influence et de la permanence de l'interrogation surréaliste tient à ce qu'il tend à mettre à jour un art "conscient de lui-même", une conscience imaginaire, qui agit chez tout artiste authentique, et non dans la seule mouvance surréaliste. L'expérimentation automatique est l'un des leviers, non le seul de cette mise à jour.
C'est du côté de cette conscience imaginaire que gît sa nécessité.
12 août 2007
D'un silence à l'autre
Ce blog, consacré aux marges et préparations de la revue Envers, s'ouvre comme un premier pas vers un nouveau départ, après une longue période d'inactivité.
Il s'agira ici, entre autres de la publication de certains textes ou jeux qui n'ont pris place dans le blog d'Envers. Il apparaît donc, à quelques égards, comme le brouillon d'Envers, mais aussi le cahier théorique. Des articles comme celui-ci, de temps à autres lui donneront aussi l'aspect d'un carnet de bord.
Le retard pris dans la parution du n° 3 a des raisons personnelles qui n'ont pas leur place ici. Mais il est aussi dû à un questionnement qui ouvre, lui, sur le thème même de la prochaine revue, les "chemins individuels et collectifs" de l'imaginaire.
Le lancement d'une revue, même aussi modeste et limitée, n'avait à l'origine pour moi de sens que comme reflet d'une certaine activité collective. Et cela d'autant plus si elle se plaçait dans le sillage du surréalisme, qui appelle au collectif.
C'est donc l'intérêt marqué par mes plus proches amis pour le surréalisme, et le début d'activités d'écritures collectives qui fut à l'origine d'Envers. Cette revue s'ouvrit dès l'abord à des amis plus lointains, anciens de la revue "Le La" de Genève, ou du groupe Phases en Belgique.
Mais ce caractère collectif est resté pour une bonne part illusoire: si cette revue n'aurait pû être sans le soutien de D. B., et l'activité des "ateliers" d'écriture automatique, l'initiative, l'orientation et l'écriture des textes théoriques, comme l'activité des ateliers, restent en fait fondamentalement individuelles.
Cette revue ne repose par ailleurs sur aucun autre projet initial que le plaisir de donner à voir et à lire des oeuvres d'une part, et d'autre part, de revisiter, à partir des thèmes abordés, les éléments essentielles du surréalisme.
Dès lors, au moment de se poser la question de la continuation de cette parution, deux questions se sont ouvertes, l'une quant au rapport vis-à-vis du surréalisme, l'autre quant à la nature même de cette aventure.


