Imaginales

Sommaire général

Plans du site: Sommaire général /  Vade Mecum / WIP WIP WIP(shanties from the seven seas) (groupe FB)

A venir: Sommaires détaillés des annexes; Sommaire ancien blog "Imaginales"

Articles et liens conseillés: Les échos antérieurs (voir sommaire ci-dessous) /  Le Tour de France: Les 7 stations / Les quatre vies du Phénix ou les cinq stations de la conscience imaginaire / Histoire du surréalisme : I,1 Surréalisme exotérique et ésotérique   /  The dead parrot: Regards sur le phénix (dont: psychanalyse) / Histoire des sociétés : Présentation et sommaire

Articles mis à neuf: Départ du trois-mâts "La gnose désinvolte"

NB: l'ancienne version des "échos antérieurs" est transférée sur le blog Sang et eaux

Les échos antérieurs, roman d'aventures

Prologue

Chapitre I, 1  : Ne pas partir bien loin, mais tout seul

Chapitre I, 2  : Déplacement

Chapitre I, 3  : L'étoile au front

Chapitre II, 1 : Vue sur le port

Chapitre II, 2 : Les six âges de Nahuel et Simia à Ouistreham

Chapitre II, 3 : La dialectique de la séduction

Chapitre II, 4 : Premiers échos

Chapitre II, 5 : Les Anglais ont débarqué

 

Les Trois seigneurs, essai désinvolte et épistolaire

Prologue

Gourou cherche disciples

Un instant de publicité

Pas encore de réponses

A méditer (Premier voyage vers Pau)

La pêche au chalut et à la castagne

Pêche à la fronde

La chute de reins de l'ange Galaade

La pure et l'ange

Nom de Dieu!

Les Aventures de Galaade 1

Les Aventures de Galaade 2

Les Aventures de Galaade 3

Les Aventures de Galaade 4

Pendant ce temps-là dans la clairière de Brocéliande, Morgane et Viviane ...

Chapitre I

Chapitre I, 1: Le départ du Tour de France

Chapitre I, 2: Départ du trois-mâts "La gnose désinvolte"

Chapitre I, 3: Le Triple Vaisseau.

Chapitre I, 4: Wotan et Loki

Chapitre I, 5: Sur le fil

Chapitre II

Chapitre II, 1: Epiphanies

Annexes des deux livres

Le Tour de FranceLes 7 stations Illustrations Extraits de presse

AmersAvertissement Les sept stations de l'initiation

 

Annexes aux Trois Seigneurs

Histoire de la conscience imaginaire : Nouveaux et anciens articles

Les quatre vies du Phénix ou les cinq stations de la conscience imaginaire

Critique litteraire et artistique

The dead parrot of surrealism (blog)

The dead parrot of surrealism (Groupe FB) Le surréalisme est mort. Et après. C'était quoi, en fait?

Le détournement est nécessaire (blog)

Le détournement est nécessaire (Groupe FB) Plagiat, détournement, dérive, hasard objectif, trouvaille, ready-made: les chemins de traverse de l'imaginaire. Forum sous forme d'albums.

Histoire des sociétés: Présentation et sommaire

 

Hors-roman

Fragments

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29 avril 2015

Les Trois seigneurs. Chapitre II,1: Epiphanies

"Tout cela doit paraître bien anodin et vain au lecteur. Médiocre épreuve initiatique que cette marche matinale de trois heures le long d'une route. Tel était le drame d'Antoine: voulant s'extraire de ses rêveries, il était allé à la rencontre de la réalité, refusant même d'emporter un appareil photographique, arguant qu'il ne "voulait rien entre le réel et lui". Mais il ne rencontrait que des symboles, des matérialisations de réalités spirituelles, des épiphanies." (Les échos antérieurs I,4, ancienne version)

Telle était la contradiction dans laquelle je m'étais enfermé dès le départ. Sortir de ma coquille, de mes rêveries, cela signifiait pour moi plonger tête première dans le réel: des faits brutaux, des rencontres singulières. Il n'y en eut point. Je m'étais tour à tour placé dans les pas imaginés des anciens compagnons artisans, des quêtes spirituelles. Cela veut dire quoi? "Faire comme si", ce jeu si prégnant de l'enfance que des adultes tentent vainement de retrouver dans le "jeu de rôles".

Mais c'est cela aussi: "Je suis toujours gêné par la tendance de l'époque à la symbolisation. Au Moyen-Âge, il y avait beaucoup plus ce sens du concret, qui est par certains côtés ridicule, parodique; la relique, par exemple, est une chose qu'on touche, qu'on cherche, qu'on achète. C'est ce que le surréalisme a retrouvé d'une certaine manière parce que - c'est pourquoi il m'intéressait beaucoup- il ne se contentait pas de satisfactions symboliques, il cherchait le lieu et la formule, quelque chose qui pouvait changer la vie, mais réellement. Il ne cherchait pas de substituts." (Julien Gracq, Entretiens)

Ce pourquoi, au-delà d'innombrables réserves, je reste indéfectiblement attaché au surréalisme, ce qui est pour moi sa pierre de touche, c'est l'injonction de Breton: "Pratiquer la poésie", qui l'inscrit dans les traces de Nerval et son épanchement du rêve dans la vie réelle, et qui n'a à mon sens pris corps que dans ce "hasard  objectif" si peu pratiqué par le groupe.

"Faire comme si", donner à ses pas un registre symbolique: l'acte paraît gratuit, arbitraire. Il l'est. Ce n'est qu'en l'inscrivant dans le réel, acceptant les conséquences et se laissant emporter, que peut s'ouvrir un peu la vie. La changer? L'oxygéner un peu, comme disait Gracq de ce qu'il advint de l'ambition nodale du surréalisme.

Gracq, encore, forcément: «Pourquoi le sentiment s’est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul –le voyage sans idée de retour– ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière?» (Les Eaux étroites)

S'il est un voyage qui précède celui-ci, c'est celui que j'entrepris, sous l'impulsion de ces premières lignes, sans idée de retour, à 19 ou 20 ans. Bruxelles-Paris. Gare d'Orléans. Premier train au hasard.. Orléans, la Sologne. Déjà, je n'étais pas parti bien loin. Trois jours de marche, trois nuits bancales (baraque en bord de forêt, tour de guet de chasse, grange à foin) et je rentrai chez moi, après quelques jours à Paris, où s'ouvrirent les portes du hasard. Là encore, piètre aventure. Ici trois nuits, là trois heures de marche. Pour l'amateur d'émotions fortes et d'aventures à risques, cela tient de l'indécence. Pas de grand écart, juste un pas de côté. Ce sens du concret, nécessaire à l'expérience imaginaire, n'a guère besoin de plus.

Faire passer l'imaginaire dans le réel, c'est à la mode. Il est commun aujourd'hui d'inviter à "réaliser ses fantasmes". Triste époque. Déjà que les fantasmes ne sont souvent qu'un imaginaire congelé. De la "fantaisie", dirait dédaigneusement Corbin, perdant de vue que l'imaginaire et l'imaginal sont à l'origine de même nature que la "fantaisie" qui en est simplement la version très appauvrie, desséchée. Mais ce qui marque surtout la pauvreté de l'imaginaire contemporain, c'est l'invite à  "réaliser", autrement dire à copier dans le réel le fait fantasmé, sans aucune transposition, sans ce travail de métamorphose qui est précisément le mode imaginaire, travail sans lequel la rencontre essentielle entre réel et imaginaire n'a pas lieu, puisque l'un ne s'affirme qu'en niant l'autre.

Ce travail nécessite un savoir-faire. Mais un savoir-faire qui est avant tout lacher de bride. La transposition se produit presque hors de soi, dans le faisceau d'étincelles partant du réel et du rêve, et se heurtant au fil de la conscience. La découverte du port d'Ouistreham m'a fait penser que ce sont de tels instants qui ont fait naître la figure mythique de la "Révélation", en des époques où les voyages était autrement plus longs et plus risqués. Voir enfin sa destination prendre corps, au détour d'une route, c'est se sentir sauvé, c'est se sentir de retour "chez soi", dans une nouvelle patrie qui fait écho à l'ancienne. Car le port de Ouistreham en cet instant, ce sont toutes les figures de la quête: la révélation muette de l'Instant premier, le sentiment du retour en soi de la nostalgie, la libération des prisons de l'autre monde (passage d'une route hostile à un chemin accueillant), la quête elle-même qui en un instant s'initie et s'achève.(S'initie: c'est le vrai début du voyage; s'achève: c'est la fin des épreuves), rencontre avec le double: le port de Ouistreham, et le salut.

Le salut, vraiment? Non, c'est là une surinterprétation propre aux temps religieux, aux illusions anciennes, dont le romantisme et le surréalisme n'ont su pleinement se défaire. La plaie reste ouverte, ainsi que le rappelle l'extrait en début de chapitre. On ne revient jamais au paradis perdu. Mais on s'en fait un compagnon de voyage.

 

 

Étang de Sologne

 

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27 avril 2015

Les Trois seigneurs. Chapitre I, 5: Sur le fil

De Charp aux Apôtres, 23 avril

(extrait) Je vous ai préparé douze cartes d'identité, indispensables pour le voyage.

De Charp aux Apôtres, 25 avril

Toujours rien?

Soit.

Je comptais rompre les fils de ces mails. Surtout pas. 

J'ai besoin de l'autres, même absent, même vide. Le ton est pris, pas à déprendre.

Celui-ci devait être le dernier collectif. Il n'en sera rien. Pensez à vous désabonner si vous voulez la paix. Moi pas. 

Je viens de relire. Assez content de moi, à deuxième lecture. Plein de cadavres, mes mots surtout. Pas mal d'irréversible. Rien à renier, nul délestage. La bête est chargée, obscure, hérissée. Le pas est lourd, aucun risque d'envol, j'ai trop besoin de terre. Tout cela est très éclaté. Pas le temps de mettre de l'ordre, le ciel m'attend.

Tout est silence? Pas en moi: cela gronde et roule, cela se déverse hors de vue. Tout un peuple se rassemble.

Où vais-je? Là où je suis. Plus loin, plus bas.

J'en sais un peu plus, mais ailleurs:

Dans le WIP, cette araignée vulgaire qui hante l'Agora virtuel, je me disperse beaucoup: tant de fragments à ramener. Un dernier voyage, ça se soigne. Je parle d'enfances, j'écrase, je trébuche, je m'exhibe. Va-et-vient.

Les "échos" moissonnent un peu: Pierre a eu le premier accès du mal, les suspects d'un crime encore inconnu se multiplient, les silhouettes s'allongent, les fils se tendent. Rien ne m'échappe encore, c'est trop tôt.

Pour  "Les trois Seigneurs", pour vous, mes douze apôtres, ça se complique et ça s'allège. Ceci n'est plus qu'un fragment de l'aventure. Il y aura d'autres mails, bifaces, d'un à un. Le voyage même, ce sera sur le blog.

 A plus tard.

 ***

Le voilà donc, ce voyage. Après le prologue tout d'énigmes brutales et d'invectives obscures, sorte de cris de rappel et d'éveil, hérissé d'une nécéssaire désinvolture qui en assassine le sens, le premier chapitre, tout en initiant le voyage symbolique qui sera le coeur de cet essai désinvolte, déambulatoire, épistolaire et initiatique, a donné l'occasion de transmettre à l'équipage les dernières instructions, ce dont il s'est jusqu'ici totalement désintéressé, comme on le voit dans ma dernière missive ci-dessus.

Ce chapitre a un peu dressé les cartes, toujours prêtes à être rebattues. Il reste à le conclure.

Quels que soient les détours, le coeur de cet essai, c'est l'initiation à la conscience imaginaire. Singulier pari. L'initiateur n'est pas un initié. A l'aube de ce départ, je ressens un peu, les risques sont d'un autre ordre, ce que doivent ressentir les magiciens de foire avant leurs tours, les funambules posant le pied sur la corde, les jongleurs commençant à lancer leurs massues.

Cette conscience imaginaire, je pourrais certes la définir comme le miroir conscient des opérations essentielles de l'imaginaire. C'est l'ombre portée des processus imaginaires, pôle de basse attention des processus psychiques, sur l'autre rive, de haute attention, où se déroulent les opérations rationnelles de la pensée. La conscience, c'est cette ascension de l'attention qui, partant du chaos inconscient, tend à se stabiliser sur certains mots, objets, concepts que les sens peuvent saisir. Au plus bas, la poésie, qui saisit le mot à l'instant où il apparaît, prêt déjà à s'évanouir. Au centre, l'attention quotidienne, flottante, prête à l'envol comme à la chute. C'est sans doute à ce niveau qu'il faut situer la conscience imaginaire. Plus haut, l'attention tenue, vérifiée, soupesée, aboutit aux processus logiques, aux opérations scientifiques qui nécessitent la plus grande stabilité de sens.

Ce terme de "conscience de l'imaginaire", je l'emploie aussi dans "L'histoire de la conscience imaginaire", bien que les quatre à cinq moments de cette histoire eussent été mieux désignés comme "pensées narratives", car il ne s'agit plus ici seulement de conscience, mais d'élaboration, dans l'échange entre pairs, d'un ensemble de repères et de récits valables pour tous.

Cette conscience, est-ce la science des symboles, la langue des oiseaux, les secrets les mieux cachés des plus anciennes traditions? Pas loin: c'est là l'un des paris de cet essai, qui passe par leur désacralisation méthodique, sans pitié aucune pour ces augustes vieillards. Ceux-ci se sont figés en des doctrines variées et ambiguës où ne passent depuis bien longtemps plus aucun souffle poétique et visionnaire. Les lacs de l'initiation prophétique sont gelés. Elle s'épanouissait dans les grottes obscures des rites anciens, s'appuyant sur des techniques précises, des mises en condition qui la coupaient du monde, auquel il allait quand même falloir retourner, car ce retour est l'instant même où la transmutation s'opère.

C'est ailleurs, dans le vent des grandes plaines populeuses, en pleine lumière, qu'il faut désormais étancher sa soif. Avec désinvolture. Le temps, ce grand dessicateur, a fait son oeuvre: il n'y a pas de salut, nous souffle-t-il. Nous n'arriverons à rien. Seules les théologies et leurs descendances ont caché sous les draps trop blancs de l'éternité salvatrice la plaie toujours sanglante de nos quêtes inachevables.

Nulle crainte d'une révélation impropre. Même en plein midi, cette conscience minérale garde intact les cristaux insécables de ses éclats de nuit. Il faut rester à même la source: le bruit du monde, à peine étouffé par la distance.

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25 avril 2015

Classes sociales: origines, pouvoir et idéologie 1: définitions et présentation

Définitions des termes principaux

Articles à consulter éventuellement : Schéma de l'histoire des sociétés 1 et 2; Problématiques du schéma; Lexique de l'histoire des sociétés

 

Classes sociales: sous-ensemble de la société regroupant des individus jouant un rôle relativement identique dans l'ensemble des processus sociaux globaux d'autoconservation et de reproduction, (eux-mêmes inscrits dans les processus globaux de l'espèce) mais dont les processus d'autoconservation se distinguent, renforcent et s'opposent aux processus globaux. L’État (la bureaucratie) est donc lui-même une classe qui agit par feedback sur les processus globaux (voir pouvoir ci-dessous) Des classes sont dites dominantes, parce que leurs processus d'autoconservation sont renforcés par les processus globaux, entre autres en augmentant leur capacité à utiliser à leur profit les processus propres aux autres classes, particulièrement les processus étatiques. L’État n'est donc que rarement une classe dominante, généralement uniquement lors d'équilibres de force entre des classes antagonistes. 

 

L'origine des classes provient d'un processus de division (de type cellulaire) à l’œuvre dès les débuts de l'histoire, mais qui ne devient déterminant qu'à partir du 3e stade (voir schéma général de l'histoire des sociétés)

 

Le pouvoir, c'est le contrôle des processus étatiques, non des processus globaux, dont le destin est déterminé par des dynamiques cycliques tendant vers l'équilibre,(conservation et reproduction) de nature essentiellement économique et sociale, mais aussi idéologiques. Une classe contrôle l’État, parce que ce contrôle est déterminé par ces dynamiques, et donne l'impression de contrôler la société parce que son utilisation de l’État va dans le sens du renforcement des dynamiques qui lui sont favorables, et dans l'affaiblissement des dynamiques défavorables. Le pouvoir politique n'agit donc pas comme cause initiale, mais par effet-retour, feedback positif ou négatif, à la fois sur les processus globaux, mais aussi sur les processus locaux (propres à chaque classe)

 

L'idéologie propre à chaque classe, comme le pouvoir politique, est déterminé par les processus globaux, mais aussi par les processus propres à cette classe. Comme le pouvoir politique, elle a un feedback positif et négatif sur les processus globaux et locaux.

 

 

 

Présentation

L'étude des différentes classes sociales actuelles aura un versant historique: origines et évolutions au cours des différents stades de l'histoire (voir Schéma 1 et 2) et Problématiques du schéma) et actuel: contrôle ou influence sur les processus étatiques; identification et caractéristique de chacune.

 

 

Idéologie de classe

L'idéologie d'une classe se caractérise globalement par un ensemble plus moins construit, plus ou moins conscient, d'idées visant à défendre le rôle social et l'accès au pouvoir de chaque classe, à "défendre ses intérêts", c'est-à-dire à avoir un feedback positif et négatif sur les processus globaux et locaux.

 

Des erreurs d'identification peuvent provenir :

1 de l'absence d'une idéologie construite, qui amène une classe à s'identifier à l'idéologie d'une autre classe, qui l'utilise donc à ses propres fins

2 de l'attention portée à l'origine sociale des idéologues: erreur absurde puisque l'idéologue appartient la plupart du temps à la classe des intellectuels, qui peuvent, à titre individuel, préférer défendre les intérêts d'une autre classe pour des raisons variées

3  Lorsque cette idéologie est structurée et portée par une organisation (partis politiques, lobbys, etc.), s'intéresser à l'appartenance sociale des membres de cette organisation, alors que celle-ci est aussi déterminée par le temps disponible pour une telle activité, variable selon les classes.

 

Puisqu'une identification correcte suppose que l'idéologie a les caractéristiques définies plus haut (défense des intérêts, etc), deux autres types d'erreurs peuvent apparaître, particulièrement dans cette étude:

4 Mauvaise estimation des intérêts réels d'une classe

5 Proche de 1: ne pas repérer qui est véritablement le bénéficiaire d'une idéologie particulière

6 Dans le désordre actuel, naturel au regard du caractère chaotique de la société présente (voir schéma 2) mais aussi construit pour masquer cette identification, les idéologies se présentent sous des formes très variées, antagonistes sur des points secondaires, ou même essentiels: dans ce dernier cas, il s'agit d'un mélange, volontaire ou non. Voir à cet égard l'idéologie social-démocrate, qui constitue un cas très intéressant de dissociation  partielle de la défense des intérêts et du feedback, ce qui m'amènera à la traiter à part, sans doute en fin d'article (3e ou 4e partie, je suppose)

 

 

Les classes dans le marxisme:

La vision d'une d'une description en classes n'est pas propre au marxisme. Leur rôle dans l'histoire (lutte des classes) est d'origine libérale. Le lien avec l'idéologie est plus marquée dans le marxisme, et c'est de cette idéologie que cette étude est incontestablement la plus proche.

Elle s'en distingue cependant sur des points importants:

D'une part, comme pour la vision de l'histoire, les conceptions des fondateurs du marxisme, Marx et Engels, ont toujours été assez sommaires, et dispersées dans divers ouvrages. Et il me semble qu'aucun développement fécond n'a eu lieu, les critiques (Althusser par exemple) apportant plus d'obscurité que de lumière au concept. La majeure partie du marxisme s'est, comme pour l'histoire, figée, au point de caricaturer les concepts initiaux (voir "petite-bourgeoisie", plus bas)

D'autre part, le marxisme définit une classe par rapport à sa place dans les rapports de production. Même si on ne limitera pas à cela, c'est globalement vrai pour la bourgeoisie industrielle(propriété des moyens de production) et la classe ouvrière (vente de la force de travail), pour d'autres aussi en partie, mais pas pour toutes (intellectuels, bureaucrates, artistes). Le marxisme, surtout après Marx ne se préoccupera que des deux premières classes, d'où sa limitation aux rapports de production, au point d'aboutir, dans sa version caricaturale, la plus répandue, à un raisonnement circulaire: les deux classes ont un rôle prépondérant dans les rapports de production, donc les autres sont négligeables; ces deux classes se distinguent avant tout par les rapports de production, donc toutes les classes se distinguent par les rapports de production. Une telle vision conduit à trois erreurs:

 

1 Si la lutte entre classe ouvrière et bourgeoisie industrielle est la plus importante, son destin dépendra aussi des autres classes. La classe victorieuse est celle qui entraîne le maximum d'autres classes derrière elles. Cette erreur est repoussée en mettant l'accent sur le processus de prolétarisation des autres classes, processus propre à la société industrielle (et qui ne fut jugée comme inactuelle que par ceux qui n'avait qu'une vision occidentale et non globale de l'évolution sociale). Ce processus touche toutes les autres classes, mais pas au point de rendre négligeables leur rôle historique.

2 La bourgeoisie vue comme une seule classe, et non trois (industrielle, financière et marchande) Cela pouvait paraître justifié par leurs intérêts communs, mais la prise en compte de leurs intérêts divergents est indispensable pour comprendre l'évolution historique, passée et  à venir.

3 La petite-bourgeoise est devenue dans le marxisme courant , et cela très tôt après Marx, un fourre-tout conceptuel dépourvu de la moindre rigueur, d'autant que le qualificatif de "petit-bourgeois" est utilisé comme un élément visant à dévaloriser l'adversaire dans les luttes entre les différents courants du marxisme, et particulièrement lié à "l'individualisme". Mais l'individualisme n'est pas propre à une ou plusieurs classes: il est lié à l'absence de conscience de classe, et est aussi fréquent en période de faible lutte dans toutes les classes.

 

Classes étudiées ici (étude fragmentaire)

Bourgeoisie industrielle - Bourgeoisie financière - bourgeoisie marchande -classe ouvrière - sans emplois (+/- équivalent au "lumpen proletariat" du jargon marxiste)- État (bureaucratie)- Petite bourgeoisie - Intellectuels - Paysans- Professions libérales (Médecine, droit) - Artisans - Artistes

 

On prendra peut-être le temps d'étudier certaines subdivisions par métiers

Nb: aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est l'étude sur l'histoire de la conscience imaginaire qui m'a poussé à l’éclaircissement de ces concepts. Déterminer l'origine sociale de ces pensées est essentielle pour les comprendre et comprendre leur histoire. Voir ici les trois dernières classes.

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Les échos antérieurs. Chapitre II,5: Les Anglais ont débarqué.

Le soleil, la fatigue, ... Oui, ce doit être cela. Il me faut de l'ombre, des espaces clos, des pensées précises pour me protéger de ce vertige, où j'ai cru définitivement sombrer. Je m'achète un sandwich sur la digue - le ventre vide, oui, cela ne doit pas avoir aidé - et me procure le plan de Ouistreham à l'office du tourisme. J'irai aujourd'hui vers le vieux village qui domine Ouistreham, je garde la pointe du Siège pour demain. Au fil des rues, je me colle aux murs pour y glaner la moindre goutte d'ombre. Place Albert Lemarignier, c'est tout un réservoir qui s'offre à moi: l'imposante église romane Saint-Samson.

Elle est vide. Ouverte et à moi toute entière. Il y a de quoi lire et s'occuper l'esprit: une notice sur un grand panneau installé dans le vaisseau latéral gauche de la nef indique que l'église, construite au XIIe siècle, est consacrée à l'ancien évêque de Dol, le Gallois Samson, mort vers 565. En ce temps-là, dit la notice, les évêques avaient armée et territoires. Ouistreham était l'un des points de passage de l'évêque vers ses possessions normandes. 

Cette époque obscure, d'où provient la matière de Bretagne, était propice à l'imagination. Autodidacte en histoire, Pierre n'avait pas la prudence stérile des historiens formés à l'Université, éternelle ennemie des imaginatifs. L'historien dûment formé ne s'autorise guère à aller au-delà des sources pour donner à voir les individus dans leur épaisseur singulière. Il ne parle que de ce qu'il sait. Pierre, lui, s'invente ce qu'il ignore, s'approchant peut-être ainsi bien plus près de la vérité, fut-ce au risque de lui tourner le dos. Je ne vais pas ici reproduire tout ce qu'il imagina dans l'église sur la vie de Samson, avant de le retranscrire, de retour dans sa chambre de l'Ecailler. Mais, comme on le verra plus loin, il m'est nécessaire d'en faire un bref résumé.

Samson fut l'ennemi de Connomor, le Barbe-bleue breton, contre lequel il appela le roi Childebert Ier. Selon certaines traditions tardives, il parlait la langue des oiseaux, et chassait par sa seule parole les oiseaux destructeurs de récolte. Avait-il eu l'instruction des langues sacrées auprès d'Illtud, à Cor Tewds? Iltud était un Armoricain élève de Germain d'Auxerre, qui partit en Bretagne insulaire, selon certains pour combattre aux côté du roi semi-légendaire Arthur. Ce qui est plus avéré est qu'il fonda le premier établissement éducatif gallois, parfois qualifié de première université britannique, Cor Tewds, au milieu du Ve siècle. Ce lieu comptait sept églises, dotée chacune de sept compagnies, comprenant sept cellules de sept étudiants. Parmi eux, Samson, compté parmi les sept saints fondateurs de Bretagne, qui, receltisée par eux, cessa de s'appeler Armorique. Le nombre sept renforce l'impression d'un savoir ésotérique, mais en Irlande et en Ecosse désigne un sous-clan. Le chiffre repris par les historiens et les mythologues n'est donc peut-être qu'une erreur de traduction.

Pensant au Samson biblique, je m'imagine Samson de Dol comme un homme de haute et large stature, le visage assombri par les méditations solitaires et leur voisinage avec la folie. Envoyé par Iltud pour étendre l'influence de Cor Tewds sur ses terres natales, Samson, fils d'une haute aristocratie galloise, s'entoura d'une petite armée qui n'eut aucune peine à s'établir aux confins de l'Armorique, à Dol, entre les royaumes de Connomor et de Childebert Ier, puis d'acquérir avec l'appui de ce dernier de nombreuses terres normandes, entre autre pour fonder l'abbaye de Pental. En ce temps, l'évêque éloigné des cours royales était le véritable souverain de son évêché, nommant les comtes, rendant justice et protégeant ses fidèles. La formation religieuse de Samson était plutôt une exception en ces temps-là, où l'on passait de comte à évêque comme d'un grade inférieur à supérieur Ce savoir devait renforcer son prestige, parmi une population déjà mêlée de Gallois ayant fui aux siècles précédents les Saxons ou les Pictes. Ayant établi son autorité sur une large région continentale, Samson renforça la puissance de sa famille en Galles, formant un réseau monastique trans-manche qui perdura plus ou moins jusqu'au IXe siècle, quand le souverain de Bretagne, Nominöe, provoqua le schisme breton, révoquant pour simonie plusieurs évêques proches des rois francs.

Qui était donc ce Samson, passé de l'érémitisme le plus exigeant au pouvoir le plus mondain? Pour ses exils spirituels, on parlait d'une grotte, dont il chassa un serpent, et d'îles, Caldey et les îles Scilly. L'une de ces dernières, qui fut sans doute sa brève patrie, porte aujourd'hui son nom. Elle est formée de deux monts jumeaux connectés par un isthme, deux seins surgissant des eaux de la Manche. Qui a-t-il rencontré sur ces îles? On sait que c'est là que s'exilèrent deux partisans de l'ascétique Priscillien, Instantius and Tiberianus. Ce Priscillien, qualifié parfois de gnostique, fut le premier hérétique condamné à mort. On dit que ce sont ses restes, et non ceux de Saint-Jacques, qui gisent à Compostelle, et vers lesquels depuis plusieurs siècles se dirigent des milliers de pèlerins pour les vénérer.

Qu'était Ouistreham alors? Peu de choses sans doute, tout au plus un village de pêcheurs, qui a gardé pour quelqu'obscure raison le souvenir du passage de l'évêque. Peut-être parce que pour s'assurer la traversée de l'Orne, Samson les avait pris sous sa protection, au détriment de quelque village voisin? Surtout en de tels parages qui, depuis l'agonie de l'Empire, avait dû retourner à une vie autarcique, n'étant plus lié qu'aux villages voisins, il fallait pouvoir aller de Dol à Pental, en évitant quelque seigneur ou évêque hostile plus à l'intérieur des terres. Mais peut-être avait-il simplement frappé la mémoire des Ouistrehamais en passant à la tête d'une petite troupe à travers dunes, simple spectacle qui en ces temps avait tout de l'apparition divine....

Cette pensée, comme une rechute, me fait vaciller. Vertige, asphyxie, transpiration, vertige, transpiration, maux de tête. Je me lève, tremblant. Je marche nerveusement vers le transept. Je me calme. Deux vitraux commémorent le débarquement de 1944. Absurde intrusion, qui a au moins le mérite de me ramener définitivement en notre temps. Après tout, je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même: est-ce cela que je recherche ici? D'autres lieux pour m'enfermer dans d'autres rêveries? N'ai-je pas trop attendu de ce voyage? Cette impression de salut ressenti à l'approche d'Ouistreham n'aurait-elle été qu'une trop brève illusion? Suis-je condamné à errer sans fin, seul, à travers les âges, tel Isaac Laquedem?

La porte de l'église se referme bruyamment. Je me retourne: personne. On vient de sortir. Qui était caché là? Qu'a-t-il vu? Je me dirige vers la porte, sors de l'église et regarde tout autour: la seule silhouette qui s'éloigne vers le sud d'un pas calme et distrait est celle d'une femme, blonde et maigre, en tenue de jogging, qui me rappelle, malgré sa chevelure, la jeune femme de la pointe du phare. Je retourne vers le port par l'avenue Michel Cabieu. Bientôt, j'aperçois au loin la sombre et forte silhouette courbée d'un homme à la longue chevelure noire et grise disparaissant derrière un coin. Sans savoir pourquoi, j'ai la conviction que cet homme était dans l'église un instant auparavant. Arrivé à l'endroit où il a disparu, cette plaque, contre un mur: "Ici même, dans la nuit du 12 juillet 1762, le sergent garde-côte Michel Cabieu (1730-1804) repoussa seul une attaque anglaise et fut fait général par la Convention".

Arrivé à l'hôtel, je prends possession d'une nouvelle chambre, au premier, juste sous l'autre. Elle donne sur une grande terrasse commune à quatre chambres, au-dessus du bar de la Marine. C'est là que je m'installe, sur une chaise, avec verre de vin et pipe, en écrivant tout ce dont je me souviens de mes réflexions sur Samson de Dol. Évidemment, des réflexions, pas des rêveries: je me suis affolé pour rien.

Lorsque j'en viens à Michel Cabieu, je remarque que Ouistreham vit dans la mémoire des débarquements anglo-saxons: deux réussis, celui de 44 et celui de Samson, et un échec, celui de 1762. Peu importe. Tous trois apportent gloire et fierté à la petite cité balnéaire. Le dernier tend quand même à effacer les autres. Plus récent? Non, plus profitable pour le tourisme. Les jeunes soldats ne sont pas morts pour rien par milliers sur les plages normandes: ils font vivre le petit commerce. Cela me ramène au ferry de tout à l'heure: le débarquement est devenu une activité économique rentable et a lieu deux fois par jour.

En face de moi, un imposant navire rouge passe les écluses et se dirige vers Caen. Un marin, de rouge vêtu lui aussi, s'agite à la proue, sous laquelle est indiqué: www.alpha.lv. Lv: lettonie. Pietr-le-letton est un roman de Simenon, écrit un an avant Le port des brumes, qui se déroule à Ouistreham, et qui a entre autres pour personnages Ernest Grandmaison, propriétaire de la Compagnie de navigation anglo-normande, et Yves Joris, capitaine amnésique du port de Ouistreham. L'homme de la nuit est-il le capitaine du port?

A cet instant, quatre personnes, deux adultes et deux enfants, sortent de la chambre la plus éloignée, à gauche. Ma présence semble les déranger. Faut dire que je n'ai pas le regard amical, ni la pose engageante, affalé sur mon siège, le ventre épais et suant qui prend l'air. Ils hésitent à s'installer, puis disparaissent. Des Anglais. Même sur ma terrasse qu'ils débarquent! Leur passage bruyant a réveillé la belle au bois dormant de la chambre de droite. Elle n'est vêtue que d'une longue chemise d'homme, entr'ouverte sous le cou, et d'une courte chevelure noire. Elle regarde vers les absents, semble à peine me remarquer. Elle promène son regard le long du port, tandis que je promène le mien le long de ses jambes. Elle rentre. Mieux à faire, sans doute. Elle est anglaise, elle? Elle est seule? Sa porte est restée ouverte et j'entends rien. On verra plus tard. Vais faire une sieste.

 

L'île Samson

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Origines, mobiles et chemins de traverse

D'où m'est venue l'envie d'élaborer - fragmentairement-  des schémas de l'histoire des sociétés? Quel est mon mobile, quelle est ma légitimité? Quel est mon itinéraire de recherche?

Telles sont les questions auquel devra répondre, ne serait-ce que partiellement, cet article.

 

"La résignation n'est pas inscrite sur la pierre du sommeil"  (citation de mémoire) André Breton (Manifeste du surréalisme?)

 

"Il ne refaisait pas le monde, mais son histoire. Il s'acharnait à en dénouer les fils. Aucune théorie, aucune excuse donnée ne lui paraissait capable de comprendre l'impensable: comment a-t-on pu en arriver là? Des haut-le-cœur parfois le saisissait, quand il croisait le visage fétide, pustulent de la résignation dans une allure, une phrase, un regard, de ceux qui lui ressemblaient trop."(Les échos antérieurs, chapitre I, 1)

 

Comment a-t-on pu en arriver là? L'homme qui disposait de tant d'atouts pour maintenir ou créer des sociétés favorisant le bonheur individuel semble, tant au regard catastrophique de l'état présent que des pérégrinations antérieures, avoir presque systématiquement fait les mauvais choix. Aucun siècle passé n'a atteint en cumulation et en intensité les catastrophes, les crimes, les destructions, les malheurs qu'a connus le XXe siècle, alors que les siècles précédents furent loin d'en être dépourvus. Le XXIe siècle est bien parti pour détrôner celui-ci en la matière.

 

Cette interrogation s'enracine dans l'enfance. Pourquoi ces sympathiques indiens ont-ils été vaincus par ces brutes de cow-boys? Elle s'enracine aussi dans l'âge des pourquoi, cet âge dont on nous dit qu'il faut s'en éloigner pour grandir. Le surréalisme, si fidèle à l'enfance, ne l'a pas du tout été sur ce point. Ce questionnement s'est précisé dans la précoce lecture du "Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes" de Rousseau, puis par la rencontre du marxisme, qui reste, parmi les outils à ma disposition dans le champ historique, le plus utile, mais outil sommaire, insuffisant et trop daté. Enfin, par la découverte du surréalisme, débarrassé du mythe idéaliste du progrès, valorisant d'anciens savoirs, d'anciennes cultures ou les peuples dits primitifs, anciens et actuels.

 

Quelle est ma légitimité?

L'histoire appartenant au champ des sciences humaines, le postulant théoricien trouve sa légitimité dans une formation académique, de préférence sanctionnée par quelque titre. Je n'en ai aucun, ce qui fonde ma légitimité. Ma formation est des plus réduites.

A minima, si ce savoir est acquis individuellement par des lectures, il doit être confronté au savoir académique et à l'échange social. Que nenni, j'ai tout écrit dans mon coin. Et jusqu’à aujourd'hui c'était préférable. (voir La cime et la prairie sous le vent, à venir)

Parfois, les détenteurs du savoir académique tolèrent des vulgarisateurs non issus de leurs rangs. Les vulgarisateurs transmettent au public les savoirs académiques (et il m'ont été très utiles, surtout issus des rangs académiques). L'un des fondements de ma démarche, et donc de ma légitimité, est la critique des savoirs, méthodes et exigences académiques, et surtout de leur prétention à être le modèle insurpassable de tout savoir.

Un détenteur très tolérant du savoir académique (faut chercher!) consentirait à porter attention à une telle recherche, si elle est issue d'un questionnement long et continu fondé sur de nombreuses sources, et se présente dans des formes proches des formes académiques. Pour la longueur, près de cinquante ans, c'est pas mal. Le nombre des sources aussi (voir la version très abrégée des bibliographies) Mais la continuité, surtout pas. Plusieurs interruptions de plusieurs années en ont brisé le fil: la dernière, de 2009 au 16 avril 2015. Quant à la ressemblance avec les formes académiques, par l'imprégnation de celles-ci à travers mes lectures et mes faibles formations, je l'ai longtemps cherchée. C'est seulement en y renonçant que j'ai pu enfin rédiger quelque chose dont je sois un tant soit peu satisfait. La forme fragmentaire, inachevée, non seulement s'adapte à ma démarche, mais elle est la seule qui garde des chances de me permettre de passer à la deuxième étape, la confrontation avec les autres, y compris les susdits détenteurs.

 

Comment justifier un tel renversement de légitimité?

L'article sur les problématiques des six stades (en cours d'écriture) y répondra partiellement. Cela repose d'abord sur la problématique des modèles à utiliser(même article). Ceux-ci appartiennent à des champs très différents : le recherche historique, bien sûr, mais aussi divers champs scientifiques au sens fort (mathématiques, évolution, (neuro)biologie, essentiellement), et au sens faible (écologie, psychanalyse,etc.) ainsi qu'au champ littéraire (schémas narratifs) et philosophique. J'ai parlé dans la problématique citée de l'importance de la confrontation entre ces modèles.

 

La spécialisation académique ne prépare pas et fait même obstacle à la sortie de son champ propre de chaque chercheur. Les spécialistes n'aiment guère voir les outils élaborés au sein de leurs recherches utilisés hors de leur champ. Non sans raison, vu les erreurs sur ce point (cf sociobiologie, darwinisme social, ou évolutionnisme dans le livre d'Alain Testart, Avant l'histoire)

Lorsqu'il passe outre, le chercheur le fait avec tant de précautions (pour éviter d'être jugé illégitime par ses pairs) que l'utilité de ses modèles en sort grandement amoindrie.

D'autre part, l'exigence d'achèvement rend impossible la confrontation hors de son champ propre, de telles approches ne pouvant par leur ambition même prétendre à un achèvement satisfaisant, surtout selon les critères académiques. Or la confrontation hors du champ propre est indispensable pour une recherche utilisant des outils de nombreux champs du savoir.

 

On peut aller plus loin. L'approche fictionnelle (voir ici Sommaire) apporte un supplément de réalisme non négligeable, car elle seule permet d'évoquer le niveau strictement individuel de l'histoire, surtout dans les classes populaires, presque absent des sources (archives, tombes, récits contemporains) utilisées dans l'histoire, niveau qui ne peut être retrouvé que dans l'imagination (la lecture des "Piliers de la terre" de Ken Follet, par exemple, n'est pas inutile sur ce point) 

Plus loin encore: les savoirs anciens, ésotériques (pas leur version actuelle, empaillée et grotesque) et mythiques  par leur caractère antihistorique pourraient sembler inutiles. Dans son livre "Des îles dans l'histoire", Marshall Sahlins montre l'intérêt, pour l'évolution des savoirs historiques, des perspectives mythiques des peuples dits primitifs.

Et, in cauda venemum comme dirait l'autre (un latiniste), durant les longues interruptions des recherches, l'inconscient n'a cessé de réarranger la mémoire, (voir Israël Rosenfeld, L'invention de la mémoire) et donc la recherche elle-même. D'autant plus que j'ai rarement relu mes textes antérieurs, après les interruptions. Ce travail de l'inconscient m'a libéré de nombreux obstacles.

 

Allez, un petit dernier: l'utilisation d'homologies entre divers champs de signification, l'aller-retour constant entre eux, est grandement facilité par la pratique de la pensée polysémique, symbolique, de l'imaginaire, y compris la métaphore poétique.

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24 avril 2015

Les échos antérieurs. Chapitre II,4: Premiers échos

Le ciel et moi avons la tête lourde ce matin. Vaut mieux pas trop s'éloigner. L'étroit passage sur le fil brisé de l'écluse, quelques pas entre phare et capitainerie, et je descends vers la pointe du Phare. J'avance lentement, observant à l'entrée du canal les amples et lentes manoeuvres d'un gratte-ciel flottant. Le ferry transmanche Normandie obstrue l'avant-port, obligeant les chalutiers chargés de leurs pêches à de larges courbes au ras des rochers. Il s'éloigne vers l'Angleterre lorsque j'atteins les rochers. A ma droite, la plage de la Pointe du Siège, vers l'estuaire de l'Orne, offre par son estran taché d'océan et de boue un salubre contraste avec la morne plage de sable lisse de Riva Bella. C'est le royaume de la pêche à pieds, chargé d'échos passés résistant à l'uniformité obscène des scénographies touristiques. Mais pour dormir, le sable lisse et sec, et le sentiment de fatigue s'accroit avec la venue du soleil. Je décide donc de changer de rive, à nouveau. Accompagnant du regard le chalutier Yaka qui rentre au port, avec son ample écharpe de mouettes soulevé par le vent, je croise une jeune femme châtain clair en survêtement moulant. L'érotisme élémentaire des silhouettes est une consolation bien plus profonde que les paradis promis. Elle ralentit à ma hauteur, m'offrant ces autres vertiges premiers que sont les plis des lèvres sous un léger sourire et l'angle aîgü d'un regard obscur. Puis elle reprend sa course. Je la regarde un instant enjamber les rochers et courir sur la plage, avant de retourner vers le port.

A l'instant où je passe devant la porte de la capitainerie, un homme pas très grand, mais à l'épaisse carrure, le crâne chauve, l'esprit ailleurs sort en me frôlant. Il ne m'a pas reconnu. Il m'a fallu un instant pour voir en lui l'homme de la nuit,  privé de ses lunettes, de sa barbiche, de son chapeau. Passé l'écluse et le port où le patron du Yaka achève de remonter le dernier panier de fruits de mer et de fermer les portes de son camion, laissant une jeune fille le conduire jusqu'à la halle toute proche,  il disparaît entre les villas. J'oblique vers la halle, me mêlant aux chalands, à l'odeur de poissons frais, au bavardage des poissonnières, aux noms de chalutiers sur les échoppes: Ce pat Mar An, Saint-Paul, l'Alfa, Mélodie de la mer, Carpe Diem, Baraka..., puis m'éloigne vers la mer.  La chaleur se fait plus intense et lourde, mais le couvert des arbres m'épargne un temps son emprise. Je sors des broussailles pour me glisser entre les dunes de l'est.

Après quelques mètres, alors que j'avance entre les dunes, surgissent en un sommet cinq cavaliers. Des promeneurs comme il en est souvent sur ces plages. Ils avancent au pas, parallèlement à moi. Ces silhouettes glissant à contre-jour sous le ciel nu entrent dans la chair de mes rêves comme un cri de lame déchirant les voiles anciens, éveillant d'infinis échos:

C'est une bande de cavaliers angevins, une petite compagnie qui en cette fin de printemps 1066 est venue se joindre aux troupes du duc Guillaume. Le départ pour l'Angleterre se faisant attendre, ils passent l'été et leur ennui à piller villages et voyageurs aux confins des terres normandes, vers les Flandres ou la Picardie.

Ce sont de jeunes ambitieux du second Empire, sortis des écoles, qui galopent vers Trouville pour y aller courtiser de jeunes héritières.

Ce sont les cavaliers noirs, les frères de Blecquis, ultracatholiques et futurs ligueurs,qui chassent déjà l'hérétique en cette année 1530, sur les terres pyrénéennes d'Aubrecourt. Ils cherchent Thierry d'Ombrière, le précepteur et amant de la nièce du duc, Agnès d'Aubrale.

Ce sont des indiens des plaines, ces misérables marginaux devenus par l'arrivé des chevaux espagnols, à partir de la victoire de Popé, le grand chef pueblo, de redoutables guerriers craints des peuples paysans qui les méprisaient autrefois.

Ce sont des soldats lucaniens, quittant leur alliés samnites après la mort de leur chef, Pontius Telesinus, dans la plaine voisine de Puteoli, un sombre jour de 88 avant notre ère. Ils retournent à Monte Croccia. La guerre est perdue. Rome est décidément invincible et les a payé cher pour qu'ils retournent à leur neutralité.

C'est l'Ordre nomade, avec Vivelles et Bontillon, qui s'en revient de l'une de ses retraites secrètes, l'épave d'un vaisseau espagnol échoué dans une crique bretonne, le Maria Luisa.

Ce sont des cavaliers mongols traquant le Khwarezm Shah Ala ad-Din sur les plages de la mer Caspienne en l'aube du XIIIe siècle. Voilà plusieurs semaines que dure cette traque à travers cet Orient sur lequel le Shah, souverain alors le plus puissant et le plus ambitieux du monde musulman, s'apprêtait à régner, succédant aux Sedjoukides comme protecteurs des califes. L'empire du Khwarezm, patrie de ces grands savants que furent Al-Khwarizmi et Al-Bīrūnī, s'étendait alors sur toute la Perse. Ala ad-Din venait de conquérir le Khorassan et la Transoxiane. Son palais, bâti au coeur même des plus grandes routes commerciales du monde, en retenait les plus subtils arômes, les plus étranges ombres, les plus rares beautés.

Nizami Ganjavi était lui-même venu lui lire son Haft Paykar, ce chef d'oeuvre inégalé de la littérature mondiale. Ala ad-Din eut le tort de faire exécuter des messagers venus outrageusement exiger de lui sa soumission au Grand Khan. Qu'étaient, à côté de ce souverain sans égal, ces vauriens des steppes montés sur de grossières et petites montures, qui venaient lui réclamer justice et soumission? Il fit exécuter les messagers du Grand Khan. Quelques mois plus tard, l'armée mongole, faisant preuve d'une habileté tactique qui inspira les stratèges modernes, avait détruit en une bataille toute l'armée du Shah, avait pris une à une ses places fortes, pillé ses cités, exécuté ses proches et ses fidèles, perpétré des massacres comme on n'en vit jamais de pareils avant le XXe siècle, tandis qu'il fuyait, toujours plus loin, jusqu'à cette île de la mer Caspienne où les Mongols, piètres marins, ne purent l'atteindre, mais bien la pleurésie. 

Là, je le vois s'embarquer sur la barque des pêcheurs et s'éloigner vers le large, vers l'île, sous le regard méprisant des cavaliers mongols, alignés sur le sable. La barque croise un hors-bord lancé à toute allure vers l'écluse et que hèlent en vain deux petites filles, assises à côté de moi, sur le brise-lames. Je titube et parviens avec peine sur la plage que j'ai quitté sans m'en rendre compte.

Le phare, la capitainerie et la pointe, à marée haute

 

phare et pointe ouistreham-530

 

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17 avril 2015

Brève bibliographie de "l'histoire des sociétés"

Premier aperçu bibliographique, avec les livres les plus utiles pour ces recherches, sommairement commentés parfois. (Voir articles précédents et suivants)

 

Deux livres lus abordent cette idée de "cycles historiques"dans une perspective historique adapté à mon questionnement:

Thomas J. Barfield, The Perilous frontier, Nomadic empire and China, Blackwell, 1989

et.... le plus important ici ,que je n'arrive pas à retrouver: livre en anglais sur les sociétés agricoles (2e et3e stade) d'extrême-Orient, décrit assez précisément des cycles propres à ces sociétés, et leur mécanisme. Attribué à tort à Maisels dans l'un des articles.

 

Des livres scientifiques ont aussi aimanté cette recherche, dont surtout:

Ian Stewart, Dieu joue-t-il aux dés? - Les mathématiques du chaos, Champs-Flammarion, 1992 Ici, principalement pour les notions d'attracteurs étranges et notions apparentées (cycles-limites, etc.)

Per Bak, Quand la nature s'organise, Flammarion 1999 La notion de "criticalité auto-organisée pourrait être très utile pour l'étude des bouleversements historiques, en particulier les révolutions.

 

Sur les origines

Charles Keith Maisels, The emergence of Civilisation,Routledge, 1993: 

Tim Megarry, The origins of Human Culture, MacmillanPress LTD, 1995 (théories sur l'émergence de l’État, entre autre)

Alain Testart, Les chasseurs-cueilleurs ou l'origine desinégalités, Société d'ethnographie, Paris, 1982 Met en avant le rôle du stockage, avec exemple de peuples de pêcheurs de la côte nord-ouest des Etats-Unis.

Alain Testart, Avant l'histoire, L'évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac. Gallimard 2012 (en cours de lecture. Le début m'a poussé à me lancer dans ces articles. Ne parle pas de cycle, utilise les clades utilisés pour l'évolution, en les modifiant. Surtout utile pour une vue plus détaillée des premiers stades.

Marshall Sahlins, Age de Pierre, âge d'abondance,Gallimard, 1992 (Regard essentiel sur les sociétés "primitives"

Marshall Sahlins, Des îles dans l'histoire, Seuil, 1989 Réflexion sur la validité universelle des conceptions historiques

Tim Megarry, The origins of Human Culture, MacmillanPress LTD, 1995

Hans J. Nissen, The early history of ancient Near east, University of Chicago press

Colin Renfrew, Before Civilization,Penguin books, 1973

 

Histoires générales

Richard L. Smith, Premodern trade in Modern history,Routledge 2009  Une étude fondamentale, avec de nombreuses données très utile

Marcel Mazoyer & Laurence Roudart, Histoire desagricultures du monde, Seuil, 1997 remarquable somme sur le sujet, capital pur l'émergence de l'agriculture.

Dir. Jean-Louis Flandrin & Massimo Montanori, Histoire del'alimentation, Fayard, 1996 Pas sûr de l'avoir lu complètement, tiens. Mais beau sujet.
Jacques Gernet, "A history of Chinese civilisation" Cambridge University Press, 1982. L'original est en français! Magistral vue d'ensemble, sur tous les aspects
P. Curtin et allii., African History, Longman, 1992
James Wilson, The earth shall weep, a history of native America, Grove Press, 1999. Meilleur live que j'ai lu sur un sujet très ardu (le sujet, pas le livre, très accessible)

Sur d'autres tournants essentiels:

Robert S. Duplessis, Transitions to Capitalism in Early ModernEurope, Cambridge University Press, 1997 Remarquable réflexions sur les conditions du passage des sociétés marchandes aux sociétés industrielles.

Jack Goody, L'Orient en Occident, Seuil 1999 L'un de mes auteurs préférés.

Joseph Needham, La Science chinoise et l'Occident, Seuil, 1977. Les médiévistes européens n'ont pas l"air d'avoir lu ce livre en général, ce qui, lorsque l'on traite de l'économie ou des techniques est assez regrettable.

 

Sur les révoltes, l'un des moteurs essentiels de l'histoire
Jean Nicolas, La rébellion française, Seuil, 2002 Très détaillé, fondé sur une études d'un très grand nombres de révoltes, de 1661 à 1789
William H. TeBrake, A plague of insurrection, University of Pennsylvania Press, 1993 Sur la révolte en Flandres, de 1323 à 1328. Étude passionnante.
Rodney Hilton, Les mouvements paysans au Moyen âge, Flammarion, 1979. Excellente vue d'ensemble

 

Écoles historiques:

Guy Bourdé et Hervé Martin, Les écoles historiques, Seuil, 1983 (points-histoire) Pas tout lu, mais très intéressant. En particulier, excellente présentation des conceptions marxistes.

Marx et Engels: la plupart de leurs livres, car leurs conceptions si influentes et fondatrices sont en fait très fragmentaires.  Le 18 brumaire, Le Capital,Grundrisse, La dialectique de la nature,le manifeste, etc.

Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Champs-Flammarion, 1993 Le temps long des civilisations est sa conception la plus discutable. Voir article à venir :Regards sur l'histoire.

Le livre déjà cité d'Alain Testart "Avant l'histoire", contient une excellente introduction à ce sujet

"Des îles dans l'histoire" (Sahlins, plus haut) est aussi un livre théorique sur l'histoire.

Des articles de "Pour la science". Pas le temps de rechercher.

 

Moins fondamentaux pour l'étude, mais livres à conseiller si ces sujets intéressent:

Pierre Briau, Histoire de l'Empire perse, Fayard 1996
Romila Thapar, A history of India, vol. one, Penguin Books, 1990. oubliez le vol. 2, d'un autre auteur.
Jacques Anquetil, Les routes de la soie, JCLattes, 1992 Sujet remarquable, admirablement traité,agréablement écrit.
Georges Duby, Guerrier et paysans, Tel-Gallimard, 1973. Et d'autres livres de Duby. Sur le Moyen Âge, il est incontournable.
Jean Favier, De l'or et des épices, Fayard 1987 Excellent. Pas pour ceux que la comptabilité effraient.
Maurice Sartre, L'Orient romain,Seuil 1991 Excellente vue d'ensemble de la majeure partie de l'empire romain.
Catherine Coquery-Vidrovitch, Histoire des villes d'Afrique noire, Albin Michel, 1993

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Schéma général de l'histoire des sociétés: 2 Des premiers Etats à la société industrielle. Et après?

4e stade:
Les états agricoles: ils renvoient essentiellement à ce que l'on nommait les "grandes civilisations" de l'Antiquité. Apparus vers la fin du IIe millénaire avant notre ère, ils disparaissent entre les XVIe et XIXe siècles.

 

Mode de production: Moyens: Agriculture, élevage, pêche, artisanat. Surplus: outre les usages antérieurs, ils servent avant tout au renforcement de l’État, des classes dominantes, des capacités guerrières, du développement des forces productives, selon les diverses étapes du cycle.

 

Structure sociale: Société de classes. Classes dominantes: 1 Le lignage régnant. Appartient en réalité à la fois aux deux classes dominantes, d'où l’affirmation de n'appartenir à aucune, d'être d'une autre nature (divine), marquée par des mariages endogamiques ou avec des lignages régnants d'autres sociétés de même stade) 2 Les grands propriétaires terriens: d'autres lignages du groupe initial, lignages de sociétés vaincues et intégrées, branches cadettes du lignage régnant. 3 Les hauts fonctionnaires (prêtres, gouverneurs (par ex: satrapes perses). Le pouvoir économique essentiellement aux mains des pouvoirs précédents, (mais voir 5e étape du cycle et évolution interne).

Système centralisé centrifuge (taxes et impôts, réduits au départ; organisation d'une partie de la production, etc..) vis-à-vis des sujets, surtout les plus faibles. Système centralisé centripète vis-à-vis des sociétés vaincues non intégrées et autres "clients" extérieurs.

 

Culture: la subdivision culturelle selon les classes, sans doute déjà présentes bien auparavant, apparaît au grand jour: Système mythologique pour les prêtres, épopées pour les "grands", (et donc les deux pour le lignage dominant); sociétés initiatiques pour les artisans (et qui vont donner naissance à la Gnose); mythes et légendes populaires.

 

Cycles sociaux:  1 Centralisation du pouvoir dans les mains d'un lignage dominant, établissement d'un système économique et administratif centralisé 2 Conquêtes externes  3 Lorsque la 2e étape a atteint ses limites géographiques: affaiblissement du pouvoir central (indépendance croissante des pouvoirs locaux, appropriation des biens de l’État par les autres classes, mais contre-balancés en partie par le développement d'un commerce d’État etc. 4 Division de l’État central en divers états locaux 5 Concurrence entre ces états pour rétablir le pouvoir central, conduisant à des conquêtes locales et au développement d'un commerce privé 6 Rétablissement de l'unité antérieure, élargie par les conquêtes de la 5e étape, généralement au profit d'une société locale marginale (cf Perses, Grecs, Romains pour le monde perso-méditterranéen; Tang et Mandchous en Chine; Incas au Pérou etc.)

 

Équilibre et attraction: équilibre stable faible, vu le passage relativement rapide d'une étape à l'autre du cycle, et la succession de cycles dans chacune des grandes civilisation, mais équilibre dynamique fort, par la capacité à intégrer les crises dans un processus de développement général (voir 3e et 5e étape). Pouvoir d'attraction fort, par la grande capacité d'intégration, en particulier des élites dominantes des sociétés des 3e et 4e stades, ce qui permet parfois un accroissement pacifique.


Accroissement et expansion: l'accroissement externe est accru (voir 2e et 5e étapes). Toujours une nécessité suite aux mécanismes d'autoconservation. D'où la dénomination fréquente du terme "empire".

Évolution interne vers le 4e stade: La répétition des cycles permet l'accroissement du commerce, et la 5e étape voit croître la classe marchande, qui survit généralement au retour à la 1re étape, son soutien étant essentiel aux lignages locaux pour l'emporter. D'autre part, le commerce n'est pas géographiquement aussi limité que les conquêtes et le clientélisme externe.

Retour aux stades antérieurs: réduit, par la capacité à intégrer ces stades antérieurs (2e et 3e) mais nullement négligeable. Fréquents en Afrique, où les limites géographiques sont fortes, on le retrouve aussi à la fin de l'Empire Maya; ou en Europe après les invasions des IV-IXe siècles.

5e stade:
Les sociétés marchandes:
Même si des ébauches de sociétés marchandes sont nombreuses, les véritables sociétés marchandes sont rares, marginales ou très provisoires avant un retour au 4e stade, et sont rapidement absorbées par le 6e stade, les sociétés industrielles.Si on peut discuter du cas du monde arabe dans les premiers temps de la conquête, les seules véritables sociétés marchandes sont la Chine du XI au XIIIe siècle; l'Europe du XVI-XVIIe au XIXe siècle,et l'Inde aux XVIII-XIXe siècle, sous une forme très particulière, dépendant des rapports de force entre pouvoirs locaux et la compagnie des Indes britannique. Cete rareté rend plus difficile et plus spéculatives l'établissement de ses caractéristiques. Les exemples sont essentiellement pris en Europe. J'en ajouterai ultérieurement pour la Chine.

Mode de production: Moyens: Commerce,Manufactures, Agriculture, élevage. Surplus: outre les usages antérieurs, ces surplus ont des usages variés selon qu'ils soient étatiques, seigneuriaux ou marchands. Les surplus de l’État servent: 1 à établir le moyen de contrôler la classe marchande 2 à lui donner les moyens de son expansion (routes, protections diverses, unification des poids et mesures, etc.) 3 A assurer la soumission des travailleurs sans passer par les anciennes classes. Les surplus marchands servent: 1 à entreprendre des échanges commerciaux lointains, les plus rentables, mais les plus risqués, 2 à soumettre par des prêts les artisans et manufacturiers 3 à transformer ce pouvoir économique en un pouvoir politique, en se transformant en propriétaires terriens, en achetant des charges administratives, etc. 4 à clientéliser les couches inférieures (artistes, maîtres-artisans, intellectuels, etc.) 5 A investir dans la production, mais seulement dans la 3e étape du cycle. Les surplus des grands propriétaires terriens servent 1 à développer les forces productives agricoles (outils, techniques diverses) pour leur permettre de profiter de l'expansion marchande. 2 Par le caractère plus stable de ce surplus, face à l'incertitude des revenus marchands, à attirer ceux-ci 3 A accaparer de manière nouvelle les pouvoirs de l’État (ex achat de charge, parlement, etc.)

 

Structure sociale: Société de classes. Classes dominantes: 1 Les grands propriétaires terriens, qui sont les premiers bénéficiaires de l'expansion commerciale 2 La classe marchande 3 Le lignage dominant, qui perd son caractère divin, le renforcement de l’État bénéficiant à toutes les classes. Il garde l'illusion d'un pouvoir absolu (voir Louis XIV) par le rôle de force d'équilibre entre les deux autres classes. 4 Le clergé devient un acteur secondaire, ne gardant du pouvoir que par ses liaisons variables selon les contextes avec les autres classes.

Système centralisé centrifuge: large augmentation des taxes et impôts,  source majeure des révoltes populaires à ces époques. En butte plus qu'à d'autres stades aux forces centripètes des deux autres classes dominantes.

 

Culture: la segmentation culturelle des stades antérieurs tend à disparaître par la diffusion de la culture. Imprimerie, perte du monopole religieux par l’Église catholique en Europe, par le clergé bouddhiste en Chine. Séparation accrue par contre, entre la culture rationaliste (philosophes, préscientifiques, théologiens) et la culture "imaginative", art, roman, etc. Avec pour corollaire destruction des cultures locales et populaires (chasse aux sorcières, notamment) Culture synthétique qui, tout en se réclamant de l'Antiquité (renouveau du taoïsme et du confucianisme en Chine) commence le grand renversement qui va faire du nouveau, du moderne une valeur supérieure à l'ancien, à l'encontre de toutes les cultures passées. Ce mouvement aboutit au mythe du progrès et au mythe symétrique de la décadence.

 

Cycles sociaux:  1 Développement du commerce sous la dépendance de l’État et des autres classes  2 Indépendance accrue de la classe marchande 3 Développement des manufactures et des forces productives urbaines 4 Crise économique profitant aux classes aux revenus les plus stables: l’État qui peut compenser ses pertes en augmentant les charges et les propriétaires terriens. 5 Crises politiques, lutte ouverte entre les classes et grande rebellions populaires 6 Remise en ordre du pouvoir royal et retour à la 1re étape (Colbert)

 

Équilibre et attraction: équilibre stable faible, vu les retours au 4e stade (en Chine avec la conquête mongole au XIIIe siècle, ou après les grandes révoltes du XIX siècle (Taiping, Nian) équilibre dynamique faible aussi, puisqu'il entraîne un passage au 6e stade.De même, pouvoir d'attraction faible, les sociétés de 4e et 6e stade pouvant les intégrer, alors que l’affaiblissement dû aux 4e et 5e étape (crises et rébellions)  nuit au mouvement inverse..


Accroissement et expansion: l'accroissement externe est accru (voir 2e et 5e étapes). Toujours une nécessité suite aux mécanismes d'autoconservation. D'où la dénomination fréquente du terme "empire".

Évolution interne vers le 6e stade: La répétition des cycles permet l'accroissement du commerce, et la 5e étape voit croître la classe marchande, qui survit généralement au retour à la 1re étape, son soutien étant essentiel aux lignages locaux pour l'emporter. D'autre part, le commerce n'est pas géographiquement aussi limité que les conquêtes et le clientélisme externe.

Retour aux stades antérieurs: réduit, par la capacité à intégrer ces stades antérieurs (2e et 3e) mais nullement négligeable. Fréquents en Afrique, où les limites géographiques sont fortes, on le retrouve aussi à la fin de l'Empire Maya; ou en Europe après les invasions des IV-IXe siècles.


6e stade:
La société industrielle:
Le  singulier dit toute l'originalité de ce stade, même si les conséquences seront surtout étudiées lorsque l'on mettra en rapport le niveau local et le niveau général. Il y a plusieurs états industriels, il n'y a qu'une société industrielle. On pouvait, dès les début du 1er millénaire parler d'économie mondiale, centrée sur les rives de l'Océan Indien, se prolongeant sur celles de la Mer de chine et de la Méditerranée Les facteurs de cette unité sont multiples, mais l'essnetiel est que l'Etat, entré en scène au4e stade, ne joue plus, directement qu'un rôle mineur, du point de vue global, pour la classe dominante, gardant un rôle majeur, accru depuis les années 30 au niveau local.

 

Mode de production: Moyens: Industrie, Commerce, Agriculture, élevage. Surplus: outre les usages antérieurs, fortement réduits, sauf l'unité des poids et mesures, et les protections de tout ordre, le surplus étatique 1 permet de développer les forces de production (transports, développement technologique, formation des travailleurs, etc) au profit de la bourgeoisie industrielle. 2 à partir des années 30 se développe une économie de guerre qui va se prolonger après 1945 en économie de guerre en temps de paix, renforcé par des "grands travaux", afin de tenter de mettre la bourgeoisie industrielle à l'abri des crises de surproduction, et  permet ainsi à cette même bourgeoisie, et indirectement aux autres bourgeoisies, de capter un profit supplémentaire, les impôts soustraits aux classes inférieurs leur étant majoritairement destinés, seul un reliquat revenant à celles-ci sous forme de protection sociale.

Les surplus, on en parlera désormais sous le terme de profits, des bourgeoisies servent: 1  A investir dans les moyens de production 2 A contrôler l’État et les autres classes  (rôle de l'argent dans les élections "démocratique", lobbying, corruption, etc.)

 

Structure sociale: Société de classes. Classes dominantes: 1 Les trois bourgeoisies: industrielle, dominante jusqu'à la crise de production actuelle (des années 70 à nos jours); financière, dont le pouvoir se renforce par le jeu des "bulles spéculatives" qui permettent de reporter certaines crises de surproduction ou d'en étaler les effets dans le temps; la bourgeoisie marchande, qui ne joue plus qu'un rôle secondaire, même si l'accroissement de la concurrence, depuis la crise actuelle, lui rend un peu de couleur.

 

Système décentralisé: Les flux financiers importants qui vont et viennent vers et de l’État  sont soumis aux exigences des bourgeoisies. Là encore, les dernières grandes crises (années 30 et 70) ont renforcé un peu la centralisation locale, mais au niveau mondial, elle est inexsitante. Il en résulte un fonctionnement chaotique qu'ont a encore peine à qualifier de système.

 

Culture: la culture est intégrée au fonctionnement chaotique de la société industrielle. Le versant rationaliste tend vers l'utilitarisme, de plus en plus (voir les choix éducatifs dans les pays européens) et le versant imaginatif se réduit de plus en plus à ne fournir que des produits de consommation, de plus en plus soumis à une approche rationaliste dévoyée (conceptuel, etc), plus apte à l'universel, contre le trop singulier de la véritable démarche créatrice.

 

Cycles sociaux:  1 Forte croissance industrielle, ponctuée de crises qui, en éliminant les plus faibles, renforcent le développement de la société 2 Destruction des classes intermédiaires (croissance directe du profit) 3 Croissance externe du profit: impérialisme au 1er stade, développement technologique accru par la suite 4 Crise de surproduction, entraînant des révoltes et tentatives de révolution 5 guerres et autres destructions des forces productives qui permettent de revenir à la 1re étape. 

 

 

Équilibre et attraction: le caractère chaotique (et donc statistique) de la société industrielle ne la rend pas déséquilibrée, au contraire rien de plus stable et attractif qu'un système à l'entropie élevée. Et comme la société industrielle est en apparence "isolée", elle semble destinée à n'aller que vers une société plus désorganisée encore.


Accroissement et expansion: L'expansion des sociétés industrielles, contrairement aux sociétés de classes antérieures, ne repose pas tant sur le besoin de stabiliser le pouvoir de la classe dans son ensemble, mais bien celui des éléments individuels de cette classe. C'est la concurrence entre elles qui rend nécessaire les diverses formes d'expansion: impérialisme du XIX siècle, développement technologique, intégration des forces productives externes (prolétarisation des populations des pays encore au 5e stade). Une société industrielle qui cesse de croître est inévitablement conduit à la faillite à cause de la concurrence de sociétés en croissance.
 
Évolution interne vers un stade ultérieur: la prolétarisation croissante de la population mondiale, selon les mécanismes décrits par Marx, constitue l'un des éléments qui pourrait conduire à une révolution ouvrière. L'autre élément, c'est que l'expansion, sous forme de diminution de salaires réels (intégrant donc la diminution de la protection sociale) menace directement l'existence même de la classe ouvrière, et renforce ses mécanismes d'autoprotection menant à la révolte. Avec pour facteur aggravant, par rapport aux autres classes menacés, que cette classe est la base même du système et que la concentration en un lieu, l'unification des conditions de vie, lui donnent potentiellement une force et une unité redoutable pour cette société. Néanmoins, jusqu'ici, rien de tel ne s'est réalisé de façon durable, et les mécanismes d'autoprotection de la bourgeoisie restent actuellement supérieurs.

Une autre évolution interne, la croissance exponentielle de la production, indispensable à sa survie, menace l'espèce humaine elle-même. Y aura-t-il un 6e stade?

Retour aux stades antérieurs: si les trois destinées apparues jusqu'ici: maintien des cycles grâce à une grande entropie, révolution ouvrière ou destruction des moyens d'existence de l'espèce ne se réalisent pas, on peut se poser la question d'un retour à d'anciens stades. Le problème est alors celui-ci: ces anciennes formes semblent avoir conduit à la société présente. En serait-il de même dans ce cas, et allons-nous entrer dans un "cycle des cycles"? Répondre positivement, outre le caractère hautement spéculatif d'une telle hypothèse, suppose que l'histoire des sociétés s'est elle-même développée de manière déterministe, qu'aucune autre histoire n'était possible. Or cette réponse est loin d'être évidente. Une analyse fine de l'histoire permet d'avancer des arguments favorables et défavorables à cette thèse.
Mais c'est là un autre sujet.

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Schéma général de l'histoire des sociétés: 1 Des chasseurs-cueilleurs aux premières classes sociales

L'histoire des sociétés humaines peut se décrire en six stades, (ou équilibres dynamiques, ou cycles-limites, ou attracteurs étranges, voir lexique)

 

1er stade:

Les groupes de chasseurs-cueilleurs (environ 19/20e de l'histoire humaine, de  - 200 000 à -8 000, voire jusqu'à nos jours, très exceptionnellement)

 

Mode de production: Moyens: chasse, cueillette, pêche. Surplus: faible, solidarité du groupe (anciens, enfants) consommation immédiate (sauf lors de l'apparition de travailleurs spécialisés, prêtres (savant, médecins, tailleurs de silex); permet l'accès à un statut plus élevé

 

Structure sociale: très évolutive, très variée, aboutissant à des systèmes très complexes. Pas de classes. Division du travail selon sexe. Pouvoir politique très réduit, élitiste (uniquement les hommes, critères de parenté, d'âge, de statut)

 

Culture: mythes et rituels

 

Cycles sociaux: très liés au cycles saisonniers, au semi-nomadisme, aux variations du milieu. Ces sociétés sont très adaptatives, d'où leur variété.

 

Équilibre et attraction: très équilibré. Faible force d'attraction.

 

Accroissement et expansion: rare. L'expansion se fait par la division du groupe: un autre groupe issu d'un conflit, ou d'un choix  face à une situation de crise alimentaire, s'éloigne du 1er. C'est vraisemblablement le moteur de la lente conquête des autres continents à partir de l'Afrique.

 

Évolution interne vers le 2e stade: l'exploitation accrue des ressources locales (évolution technique, accumulation des savoirs) conduit à la sédentarisation.

 

2e stade:

Les villages agricoles  et groupes d'éleveurs (apparus vers - 8000, jusqu'à nos jours en forte périphérie : concerne la plupart des sociétés dites à tort primitives (puisqu'elles sont secondes, et plus encore à tort premières, puisqu'elles nous sont contemporaines)

 

Mode de production: Moyens: Agriculture, élevage,chasse, cueillette, pêche. Surplus: très variable, mais très supérieur au stade précédent) solidarité du groupe ou des parents (anciens, enfants) consommation collective, statut plus élevé

 

Structure sociale:évolutive, variée, complexes. Pas de classes. Division du travail selon sexe, âge et apparition de nombreux travailleurs spécialisés (potiers, métallurgistes, tisserand). Pouvoir politique réduit, élitiste (uniquement les hommes, critères de parenté, d'âge, de statut, de surplus). Apparition chez certains de la propriété héréditaire des moyens de production et par là du système patriarcal et lignager.

 

Culture: Mythes et rituels

 

Cycles sociaux: très liés aux catastrophes climatiques (inondation, sécheresses) entraînant la refondation ailleurs. On peut sans doute le décrire ainsi: 1 propriété collective et partage des surplus > 2 propriété familiale non héréditaire (chef de famille) > 3 propriété héréditaire > 4 crise ou mécanisme d'auto-conservation > 5 retour à la 1re étape.

 

Équilibre et attraction: équilibre faible, surtout aux stades 3 et 4. Attraction généralement faible, sauf lors de certaines évolution climatique (les sociétés du 1er stade perdent leu moyens de substances) ou pour les sociétés de 3e stade en crise.


Accroissement et expansion: même chose que le 1er stade, mais plus fréquent.

Évolution interne vers le 3e stade: diminution de "l'espace vital", spécialisation externe (ex: groupes de chasseurs, d'éleveurs) et échanges croissants (bois par ex) qui fait entrer le village dans une collectivité de village, situation transitoire vers le 3e stade)

Retours au stade antérieur: exceptionnel, sous pression externe (voir certaines tribus amazoniennes, je crois)


3e stade:
Les Chefferies nomades et sédentaires  (le terme de chefferie est utilisé dans un terme nettement plus large que l'usage traditionnel (voir lexique)) apparition vers 5e, 4e millénaire avant notre ère)

 

Mode de production: Moyens: Agriculture, élevage, pêche. Surplus: outre les usages antérieurs, servent aux mécanismes d'autoconservation: fêtes en l'honneur des chefs et parentés; grandes constructions (mégalithes, pyramides, statues géantes (cf Pâques),etc..),; formation d'un clergé et d'une ébauche d'état; clientélisme.

 

Structure sociale: Division du travail identique au stade précédent, mais accrue. Société de classes élémentaires, d'origine lignagère (pouvoir politique), savante (prêtres, pouvoir technocratique), voire économique (les hommes riches) Système des trois fonctions (cf Dumézil), non limité aux indo-européens, et généralement hiérarchisé en pouvoir politique (guerrier, lignage) -pouvoir technocratique (prêtres) et, loin derrière, pouvoir économique tendant à se transformer en pouvoir politique. ou aux mains des deux autres pouvoirs. Système centralisé centripète (cf tributs) On va vers le chef, qui exerce peu de pouvoir direct sur les groupes inférieurs, hors situations de crise.

 

Culture: outre les précédents, épopées et grande fêtes rituelles.

 

Cycles sociaux:  1 établissement d'une structure hiérarchique forte (symbolisée par le rôle intermédiaire de la caste dominante entre le peuple et les "ancêtres") 2 Extraction interne du surplus (rôle fondamental de l'endettement) 3 Extraction externe (butin de guerres) 4 Lorsque la 3e étape a atteint ses limites géographiques, crises, révoltes, luttes entre lignages ou pouvoirs politiques et technocratique. 5 Victoire d'un des lignages, surplus pris aux vaincus, qui permettent le retour à la 1re étape.

 

Équilibre et attraction: équilibre fort aux étapes 1, 2 et 3, par la capacité à intégrer des sociétés des stades précédents, du même stade, voire du stade supérieur en situation de faiblesse.  Mais grand déséquilibre à la 4e. Attraction forte donc, (sous forme de conquête, protection, etc.) Néanmoins, la capacité de vaincre des sociétés du 4e stade conduit en réalité à s'y intégrer à terme (cf peuples d'Asie centrale vis-à-vis de la Chine, de la Perse,de l'Inde, aztèques vis-à-vis des sociétés étatiques méso-américaines)


Accroissement et expansion: devenu une nécessité suite aux mécanismes d'autoconservation. Expansion démographique à la 2e étape, expansion par conquête à la 3e. L'explosion démographique, entamée au stade précédent, mais se déployant alors, n'a comme équivalent dans l'histoire humaine que l'explosion démographique des débuts des sociétés industrielles.

Évolution interne vers le 4e stade: Les mécanismes d'autoconservation (légitimation par les prêtres); la protection, la surveillance des tributs, le développement d'une armée de conquête, la lutte contre les pouvoirs (lignages)  concurrents, etc., entraîne un accroissement du pouvoir central, et l'apparition de "fonctionnaires" en tous genres.

Retours au stade antérieur: fréquents vers le 2e stade, lorsque la tentative de retour à la 1re étape échoue. ou sous pression externe.

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Voyage de l'humanité ou histoire des sociétés: présentation et sommaire

La partie "voyage de l'humanité"  du WIP, avant de s'intégrer au "Trois seigneurs" (voir article précédent) commencera par une série d'articles, dont:

Articles parus:

Schéma général de l'histoire des sociétés: 1 Des chasseurs-cueilleurs aux premières classes sociales

Schéma général de l'histoire des sociétés: 2 Des premiers Etats à la société industrielle. Et après?

Brève bibliographie de "l'histoire des sociétés"

A lire aussi, les 6 stades du schéma sous forme narrative, dans : Chapitre II, 2 : Les six âges de Nahuel et Simia à Ouistreham

Prochains articles:

Lexique: indispensable vu l'emploi de termes classiques dans un sens souvent élargi et précisé (ex: classes, stades,civilisation,État,etc..), de termes issus d'autres domaines (équilibres, attracteurs étranges, évolution, etc.) ou de concepts dont le nom initial ne répond plus à l'usage qui en est fait ici. (évolution accélérée, issu du concept de révolution permanente)
Regards sur l'histoire: comparaison, emprunts et critiques des différentes "écoles historiques"
Origines, mobiles et chemins de traverse: pour quelle raison, à quel titre ce voyage. Voir aussi l'article "La tour de guet et la prairie sous le vent" lorsqu'il paraîtra.

Problématiques de cette approche
Le voyage de l'humanité et les autres voyages: dernière étape avant la montée à bord

Tous ces articles seront évolutifs.

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Histoire du surréalisme : I,1 Surréalisme exotérique et ésotérique

La complexité de l'aventure surréaliste permet bien des manières d'aborder son histoire. Ce qui suit ne prétend pas rendre compte de cette complexité, mais permet de mettre à jour à la fois les ambiguïtés essentielles, le rôle de Breton et, même si c'est pour moi assez accessoire, n'en attendant plus rien de bon, le destin des groupes actuels s'en réclamant encore. Le surréalisme est mort, il est temps d'aller voir ailleurs.

 

Le surréalisme peut se diviser en trois courants, eux-mêmes séparés en deux versions.

 

La distinction au sens faible entre exotérique (visible) et ésotérique (caché) permet déjà de signaler que les versants exotériques et individuels sont les mieux connus du public (et même des surréalistes eux-mêmes), et le caractère caché du courant ésotérique tient moins à l'ésotérisme au sens fort qu'au souhait de ne pas donner d'armes aux adversaires sur le plan exotérique (staliniens, rationalistes)

 

Les trois courants du surréalisme:

1 Le surréalisme ésotérique

        A classique (Breton seul , les autres (Alleau, Mabille, etc) restant en-dehors) voyant dans le surréalisme un héritier possible

           des anciens ésotérismes. Alexandrian, après avoir été proche de Brauner et exclu avec lui du groupe,va développer une approche

           plus classique, mais avec des moyens très pauvres et une ambiguïté accrue, jointe à une autovalorisation délirante. Rien à voir avec

           le surréalisme en fait

        B Créatif (Brauner et consorts, Artaud à certains titres), réutilisant sur plan artistique ou vécu (hasard objectif) un ésotérisme profondément 

           recrée par l'imagination créatrice.

 

2 Le surréalisme exotérique

        A classique (Naville, Péret, Mayoux), classique par leurs liens avec des courants politiques existants: trotskisme pour les deux premiers,

           anarchisme  pour le 3e. Les surréalistes révolutionnaires et d'autres proches du communisme stalinien resteront à l'écart du groupe après

           la rupture avec le PCF, au début des années 30.

         B contestataire (Pastoureau, entre autres) Surréalisme militant.

 

3 Le surréalisme individuel

          A artistique (Max Ernst, Miro, etc.)

          B vécu (vie de bohème, marginalité fréquente chez les artistes depuis toujours) 

 

La dimension ésotérique est quasiment absente à l'origine, mais se manifeste tôt, entre autres par la rencontre de l’œuvre de Guénon, œuvre très surévaluée, mais importante parce que première.

 

Si plus d'un surréaliste participent de plusieurs de ces niveaux, Breton seul s'y est maintenu de manière forte et constante (les 3 A), même si son attachement classique à la politique l'a fait osciller entre anarchisme, stalinisme (brièvement, mais avec des traces laissées dans le comportement interne) et trotskisme.

 

Dans les autres groupes surréalistes:

Les groupes belges: absence totale du versant ésotérique à La Louvière (où se cotoient après-guerre "stalinien" (Chavée) et trotskiste (Laurent)

Peu présent à Bruxelles, encore que la pensée de Nougé aurait pu se déployer de ce côté (faudrait relire Nougé de ce point de vue) et que Magritte s'est intéressé de près à l’œuvre autrement plus riche que celle de Guénon, d'Henry Corbin. (voir Cahier de l'Herne)

Le groupe roumain (Luca, Trost etc): une cime, très éphémère, du versant "braunérien", avec entre autres ce texte remarquable "dialectique de la dialectique"

Le groupe tchécoslovaque: attentif aux deux versants, mais à distance. Nourri de bien d'autres apports.

Le groupe de Chicago: exclusivement exotérique à l'origine, mais s'ouvrant peu à peu, avec prudence, au versant ésotérique (à vérifier)

 

Périodisation du groupe de Paris

1 1917-1922 (+/-): tient à distance la politique, semble ignorer l'ésotérisme

2 1922-fin années 20. les deux versants se développent

3 fin années 20 jusqu'en 1940: l'adhésion au PCF, puis la lutte antifasciste met au premier plan le versant exotérique. ce qui n'empêche pas Breton, dans le second manifeste, à déclarer à la fois son adhésion au matérialisme marxiste et à l'astrologie, sans que cela ne semble poser question au sen du groupe.

4 1940-1946: l'éclatement d groupe, par des exils différents (Breton aux États-Unis, Péret au Mexique) et les limitations de la clandestinité poussent au développements indépendants. Ésotérisme chez Breton et autour de Brauner, exotérisme chez Péret et dans les groupes plus ou moins proches de la Résistance.

5 1946-1952: Tentative manquée de réunir les fragments éclatés, à l'exception de l'entente entre Péret et Breton, pourtant mise à mal à propos de l'xpo de 1947.

6 1952-1968:(acharnement thérapeutique) privés de ses éléments les plus actifs (Brauner et ses jeunes amis pour le versant ésotérique; Pastoureau & Cie pour le versant exotérique), le groupe survit dans un compromis mou, symbolisé par la pauvreté de l'apport du trio de tête des jeunes (Schuster, Legrand, Pierre) Les plus intéressants de cette génération, (Bounoure, Joubert, plus tard Annie Lebrun et quelques autres) ont peu de prise sur le destin du groupe, d'autant que la nécessaire critique des ambiguïtés antérieures n'a pas lieu, entre autres par le rôle devenu écrasant de Breton (qui, en cachette du groupe, renoue avec Brauner(rupture de 1949) et Hérold (rupture de 1952))

7 1968 à nos jours (post mortem): le groupe éclate en deux. Le trio de têtes molles affirme la fin du "surréalisme historique" et ne donne à voir qu'une très médiocre "coupure" de presse. Bounoure, avec les tchèques, ne parvient pas à redonner vie au surréalisme. On retiendra néanmoins le recueil commun "La civilisation surréaliste", mélange disparate de textes anciens et nouveaux, et le BLS qui contient quelques articles intéressants (voir entre autres ce qui concerne le "groupe de Lyon")

8 Aujourd'hui et après (pourrissement, retour à la poussière): je suis cela d'assez loin, mais il semble que les dizaines, (centaines?) de surréalistes regroupés dans le monde dans des petits groupes assez fragiles (je ne sais s'il y a encore quelque chose à Chicago, Prague ou Bratislava) tentent une énième fois de se regrouper. L'absence de critique des ambiguïtés anciennes les condamnent soit à l'échec pur et simple, synonyme de découragement, soit à une rupture entre les deux versants, soit à ce que le surréalisme n'existe plus que phagocyté par une pseudo néo-gnose, qui en ferait -en fait déjà- un "appât" des plus utiles.

Les articles suivants traiteront de manière plus développée de ces ambiguïtés et de ces "courants" ici très schématiquement présentés.

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Les échos antérieurs. Chapitre II,3: La dialectique de la séduction

Avant de redonner la parole à Pierre, et le laisser nous mener jusqu'aux premiers accès du Mal, il me faut revenir sur des "Fragments pour une dialectique de la séduction", trouvé parmi ces notes, à l'hôtel Regina de Pau. C'est en relisant les notes sur cette soirée, vraisemblablement de pur fantasme, que j'ai compris que c'est là que naquit l'idée des fragments, tentative ironique de renouveler les codes de la séduction. Tout y est traité en une dialectique du chasseur et de la proie, une suite d'invitations et de réponses, de pièges et d'illusions. L'un des exemples correspond point pour point à cet épisode.

Invitation: regard distrait en direction de la proie. Réponse: Même regard. Confirmation de l'invitation: regard direct du chasseur puis de la proie. Soit immédiatement, soit après délai, selon les circonstances et le désir, la proie s'éloigne vers le piège (pour elle (acte), pour lui (déception)). Le chasseur suit sans trop regarder la proie, afin que celle-ci puisse discrètement vérifier sa présence. La proie atteint le piège, invitant le chasseur à suivre (porte entrebâillée, bref regard en arrière, juste avant de pénétrer. Au plus simple, le piège se referme une fois le lieu atteint. Mais des variantes infinies peuvent retarder l'échéance, la proie semant le doute: porte fermée en apparence, disparition provisoire, grand sourire accrocheur avant de refermer la porte, etc.)

Et tant qu'à faire, mon préféré, qui confine à la chorégraphie:

Dans un lieu public où la proie est debout et fixe (quai, magasin, rue,etc.)

Invitation: le chasseur se rapproche au plus près de la proie, sans la toucher. Réponses: la proie jette un bref regard indifférent vers l'arrière, ou d'un pas esquissé, le heurte légèrement avant de reprendre sa place, sans se retourner. Confirmation de l'invitation: Le chasseur frôle la proie, bras contre bras, avant de se placer juste en avant d'elle, de biais. Réponses: La proie répète le jeu de la première réponse ou de la confirmation, ou s'en va lentement. Ensuite, elle teste l'imagination et le désir du chasseur en répétant le jeu dans des circonstances défavorables:dos contre mur, bord de trottoir, dos vers rue, conversation avec un passant, un vendeur, elle s'assied, etc. Elle y met fin en repartant vers le piège, où le jeu peut encore se renouveler. Le chasseur peut y mettre fin (préfère la brièveté, teste l'autre, se montre insatisfait du choix) en se mettant le plus possible en face d'elle, regard fixe et fermé. Le jeu peut se raffiner par la présence d'un complice, de la proie ou du chasseur; par l'inversion des rôles comme pour la confirmation; en se cachant; par un crescendo des frôlements, plus osés ou plus brutaux, etc.

Deux dernières remarques: le jeu n'est pas toujours muet, mais la parole est alors élliptique, allusive, cassante, brève. Elle rappelle ce que Pierre disait dans le prologue du "langage des vieux voyageurs": "Des regards, quelques mots. Un goût de symbole comme un vieux fond de whisky de mauvaise qualité, que l'on tourne d'un poignet distrait".

Les "fragments" ne se limitent pas à ces propositions. Ils traitent de la nécessité des rôles de chasseur et de proie, de leur répartition, du sens religieux-symbolique de la confirmation et du langage gestuel. Il s'attarde sur le beau terme de "Saint-Scellé" de certaines églises, qui instaure le croyant comme enfant de Dieu, le mettant en parallèle avec la signification érotico-maternelle du sein, et l'ambivalence du sceau: signature d'un pacte ou fermeture. Tant qu'à avoir interrompu un peu longuement le récit, je donne ici à lire un poème, vraisemblablement écrit cette nuit-là, et qui éclaire sa vision du voyage:

Nous fumes absents plus d'un été

     paumes chatoyantes

     plaies éperonnantes

Nous avions des destins plein les yeux

     les yeux empalés

     les yeux roulés vifs dans la farine d'étoile

Nous avions les prés mûrs et l'haleine féroce

     le vin vénéneux et la langue enivrante

Nous fûmes des épopées, des désastres, des mémoires perdues

Mais de tout cela

     prismes à faces révolues

Il n'est plus que brassées de couronnes

     de Graals

     de lait sacré

     de lois éternelles

fracassées.

 

A Pierre et à ses démons, à présent.

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Les échos antérieurs. Chapitre II,2: Les six âges de Nahuel et Simia à Ouistreham

Premier âge

Nahuel s'est joint aux autres, sur la rive, non loin de la mer. Ils mangent les joues et les entrailles des poissons pêchés ce matin de printemps. Les joues, parce que c'est que la nourriture du grand poisson de la mer. Les entrailles, parce que c'est ce qui fait d'eux de bons pêcheurs. Cet après-midi, ils iront chasser dans la forêt, de l'autre côté de la rivière. Ce soir, ils apporteront leurs prises au village, là haut, et ils partageront avec les femmes et les enfants les chairs cuites sur le grand bûcher. Puis Nahuel ira rejoindre Simia dans leur hutte. Nahuel raconte que s' il est arrivé en retard ce matin, c'est qu'il s'était promené plus en amont et avait regardé les filles du village voisin se baigner dans la rivière. Quand il est sorti de sa cachette, elles se sont toutes enfuies. Celle qui a une longue chevelure dorée et des fesses en cul de cerf, a trébuché. Elle est restée par terre, et l'a regardé. Alors il s'est jetée sur elle, et ils ont beaucoup ri.

Lorsqu'il a raconté cela, il y a un, le plus vieux d'entre eux, Brano qui a été pris d'un fou rire. IL ne savait pas s'arrêter et tous ont commencé à rire du rire de Brano.C'est sûrement la fille de Chala, a-t-il dit quand il a commencé à retrouver son calme. Elle aussi, un jour, elle a trébuché quand il l'a croisé le long de la rivière. Chaque fois qu'il la surprenait, elle trébuchait, et se retrouvait par terre, les jambes écartées. Son fils ressemble beaucoup à Brano, a remarqué Vali, qui l'a vu un jour sur la rive. Il était sur leur territoire, alors il s'est jeté sur lui, mais l'autre a eu le dessus. N'empêche, il n'a plus osé revenir là-bas, de crainte que tout le groupe prenne sa revanche. Et les voilà racontant chacun leurs rencontres, vraies ou inventées des filles du village, ou d'autres plus loin, au-delà de la forêt. Des histoires qu'ils connaissent par cœur, et qu'ils racontent chaque fois qu'un nouvel épisode se rajoute.

 

Simia a été très malade cet automne. Tout le monde a cru qu'elle allait mourir. Ses tantes ont chanté le soir pour que la forêt l'accueille comme sa meilleur fille. Brita, la guérisseuse, lui a donné un breuvage très mauvais, et elle s'est senti encore plus mal. La nuit, tandis qu'elle dormait, elle est allée cueillir des baies, beaucoup de baies, plus qu'elle n'en avait jamais cueillies, elle les mettaient dans sa peau de vieux loup qu'elle relevait, comme toujours, pour pouvoir y amasser les baies. Mais là, il en avait tant qu'elle l'avait trop relevée, et tous les garçons du village venait la regarder, car on voyait sous sa peau.

Quand elle est arrivée chez ses mères, pour leur apporter les baies, il n'y en avait plus. Ce n'était pas une peau qu'elle portait, mais des branchages entremêlés, et toutes les baies étaient passées au travers. Quand elle s'est réveillée, elle avait très chaud au front. Deux jours après, elle était guérie. Quelques temps plus tard, en allant cueillir des pommes sur l'autre rive, elle a découvert un petit tas de branches mortes, entremêlées, formant comme un grand coquillage, comme dans son rêve. Elle l'a ramené au village et a raconté son histoire à Brita. Celle-ci lui a dit qu'une fille, une sœur de sa mère à elle, allait cueillir des baies en les mettant dans des branchages, recouvert d'une peau de lièvre. Mais les branches cassaient, ou la peau tombait par terre, elle ne ramenait jamais rien.

Elle avait l'esprit d'un tout petit enfant, et elle morte très jeune, sans avoir donné vie. Simia vit que ses branches étaient solides. Elle prit la petite peau qui lui servait de couverture lorsqu'elle venait de naître, un soir d'hiver, et qu'elle avait toujours gardé près d'elle, en souvenir de sa mère morte à sa naissance. Elle la plaça sur le fond des branches. Certaines avaient des épines, ce qui permit à la peau de bien tenir aux branches. A partir de ce jour, elle est toujours allé cueillir des baies avec son branchage. Au début, on riait d'elle, on disait qu'elle était folle, comme la tante de Brita. Jusqu'au jour où certaines filles de son âge ont fait comme elle. Les filles aux branches, comme on les appelait, rapportaient plus de baies. Leurs aînées en étaient jalouses, et certains hommes n'étaient pas contents de ne plus voir leurs cuisses au retour de la cueillette.



Deuxième âge

Lorsque Valer, un homme d'Aubina, le village plus en amont de l'Orne, vint au village pour apporter du bois et un beau morceau de cerf, en échange de six paniers remplis de poissons, il prit à part Nahuel, et lui parla de sa fille, Vira, qui serait en âge de se marier l'été prochain. Valer était un homme assez petit, mais costaud. Il avait des frères et des sœurs. Sa fille serait sans doute féconde et une bonne nourricière. Et puis Valer était un homme important à Aubina. Chaque fin d'hiver, lorsqu'on répartissait les terres de culture, il était l'un des premiers à pouvoir choisir.

 

Simia finissait de tresser les grands paniers que Valer allait emporter. Elle y mettait un soin particulier, car elle savait que sa réputation de tresseuse, de bonne travailleuse, en faisait une fille de valeur. On avait déjà plusieurs fois demandé sa main à son père. Si celui-ci était content de son travail, elle savait qu'elle pourrait l'influencer, et qu'elle ne serait pas marié à ce garçon de Barla, le gros village de l'autre rive, un garçon brutal qui ne lui plaisait guère. Elle préférait Barul, de Jouvel. Jouvel était plus à l'intérieur des terres, et puis les garçons du village allaient parfois aux grandes fêtes que l'on y faisait en hiver.



Troisième âge

Nahuel partit tôt pour pouvoir être rentré le soir même. Il emmenait dans son chariot les dix paniers de fruits de mer, tribut mensuel que le village devait au chef Glavac, du grand village de Mago, là où la grande rivière reçoit l'Odon. C'était des grands paniers très solides, dont les nœuds formaient des belles figures, rappelant des coquillages. Ils venaient de Barla, et Nahuel savaient que Simia veillait particulièrement à la confection des paniers destinés à son village natal.



Quatrième âge

Nahuel alla chercher le chariot de Vali, qu'il avait obtenu contre trois paniers de moules, pour se rendre au camp romain de Catillum, un peu plus en amont, et y apporter vingt paniers de poissons pour la garnison, et six amphores, remplies d'eau de mer et de homards, pour les officiers. Il y avait, parmi ces officiers, un homme étrange à la peau très sombre, aux cheveux courts et frisés, qui parlait un latin à peine meilleur que celui de Nahuel. Il racontait que son père était pêcheur, lui aussi. Nahuel se doutait qu'il mentait beaucoup, surtout lorsqu'il parlait de ce fleuve immense où pêchait son père, qui sortait parfois de son lit sur des dizaines de lieues, mais certaines remarques, sur la hauteur de la poupe, sur la navigation en haute mer, qu'il avait connu lorsqu'il était devenu soldat romain, l'intéressait particulièrement.

Le bateau de Nahuel était vieux, il devenait temps d'en changer. Et depuis que les Romains s'étaient installés près du village et en avait fait leur fournisseur principal, ses affaires marchaient bien. Il pense à son prochain bateau, aux pêches lointaines, et à cette tour immense et lumineuse dont parle Kovanou Nothos, le décurion aux cheveux frisés, et qui, dit-il, se dresse là ou le grand fleuve épouse la grande mer.

 

Simia, devenue veuve, s'est installée à Augustodorum, où elle vend ses paniers et ses tissus à de riches aristocrates, comme Igita, la fille d'un chef baiocasse mariée au propriétaire des thermes d'Augustodorum. Elles parlent souvent de leur enfance, surtout depuis qu'Igita lui a raconté que, jeune fille, elle allait parfois se baigner dans l'Orne, avec des amies du village voisin de Catillum, même qu'un jour, elles furent surprises en plein bain par un jeune homme sorti des bois, qu'elles s'enfuièrent, mais qu'elle trébucha. Le fils d'Igita rappelle un peu à Simia un garçon de son village natal, mais dont elle ne se souvient plus du nom. C'était il y a si longtemps...

 

Cinquième âge

Après la destruction de son bateau par la flotte anglaise lors de la guerre de sept ans, Nahuel a peu à peu été conduit à la ruine. Il a décidé de refaire sa vie et de s'embarquer sur l'un des gros navires marchands de Saint-Malo. Il se décide pour un bateau espagnol, qui embarque des tissus et des vêtements pour Constantinople, dont des dentelles de Bayeux, à la réputation croissante, puis ira chercher des épices indiens à Alexandrie pour les revendre à Porstmouth. Il s'appelle le Maria Luisa.

 

Simia s'est remariée à un marchand bayeusin, Hilaire Pachot, d'une vieille famille spécialisée dans le commerce de vêtements de tulle, qui souffre de la concurrence croissante des dentelles fabriquées par les ouvrières des Sœurs de la Providence. Et le peu qu'il gagne encore, il le perd au jeu, aux filles, à la boisson. Ses enfants sont assez grands maintenant, ils semblent même avoir oublié qu'elle existe car voilà bien longtemps qu'elle ne les a plus vu. Elle décide de partir, un soir où Hilaire ne revient pas. Avec le peu d'argent qu'elle emporte, elle s'installe à Ouistreham, où elle recommence à confectionner des paniers, qu'elle revend au marché.

 

Sixième âge

Sept heures du matin. Nahuel enfourche son vélo et part pour l'usine Renault de Bénouville, où il travaille comme manœuvre depuis cinq ans, depuis qu'en septembre 1948, son bateau, le Cérès, a sauté sur une mine sous-marine allemande, tuant cinq de ses compagnons. Tout ce qui lui reste, c'est une caravane qui lui sert de maison, du côté de la pointe du siège. C'est à peu près à l'endroit où il mangeait des joues et des entrailles de poissons avec ses amis, il y a bien longtemps. On savait s'amuser de rien, alors...

 

Simia attend le bus pour Caen. Elle travaille à présent chez Filt, un fabricant de filets de pêche qui s'est fort développé depuis la guerre et son passage à une mécanisation accrue. Lorsqu'elle s'assied sur son siège, elle voit le bus qui dépasse un cycliste, un vieil homme à la chevelure de jais parsemée de mèches grises, costaud mais courbé par les ans. Il lui rappelle vaguement quelqu'un.

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Les échos antérieurs. Chapitre II,1: vue sur le port.

Réflexion et recueillement: aube et miroir

Me voilà dans ma chambre, à l'Ecailler. La fenêtre sous laquelle se trouve la table où j'écris donne sur les terrasses des cafés, les forains, la halle aux poissons, le port, l'écluse, le canal, le phare. Une succession de plans, tableau où se cachent des énigmes. Je pensais repartir dès demain, samedi. Mauvais jour pour trouver un hôtel, mais Ouistreham, hors le port et les bords du canal, me paraît dépourvu de charme, irritant de vacances factices. Et pourquoi pas le factice? Un masque. Trouver ce qu'il cache. Une envie d'écrire un nouvel épisode des "six âges de Nahuel et Simia". Après le voyage, façon tour de France des compagnons, il me faudra réaliser mon "chef d'oeuvre". un roman initiatique et historique, dont Simia et Nahuel seront les héros. Note: penser à écrire une version porno de leurs 6 ages. Je repars vers Riva Bella (ô horreur!), nom du quartier des vacanciers, presque réduit au bord de mer et à l'avenue du même nom.

Le menhir, 22 h. Pas d'autre terrasse accueillante sur cette avenue. Il y en aurait bien une autre, mais on y a planté un écran géant de karaoké. J'en entends parfois les chansons: Delpech, Aznavour, Joe Dassin. Pas de doute, c'est pas une ville de vacances, c'est une maison de retraite à ciel ouvert. Les jeunes s'emmerdent ferme. Il y a un bar un peu plus loin où ils s'amassent, chair contre chair, vide contre vide. La vie nocturne des vacanciers, petite bulle de naphtaline. Des filles rient à une autre table. Une autre qui passe dans la rue: "Il est musicien, c'est son métier. il est contrebasse à Bordeaux." Bon. Prochaine étape Bordeaux. Suis pas venu pour rien.

Une fille, la trentaine, venue fumer à l'extérieur. Regard qui croise longtemps le mien et s'y noue, vacillant. On se comprend. Elle retourne à l'intérieur. Une heure plus tard, elle ressort avec ses amis, repousse leurs propositions d'être accompagnée, et repart par le boulevard de France. Tu parles d'un boulevard: une rue à sens unique pour une bagnole de front, pas plus large que les autres. Bref, du toc, comme le reste. Même la fille.

Une rue plus loin, la porte d'un jardin masqué par des arbres. Elle reste entr'ouverte, symbolique invitation. Le jardin est à peu près à l'abandon, sauf autour d'un banc, sous une tonnelle en fer vêtue de lierre. J'arrive à la porte de la villa: fermée. Pas la bonne porte, piège, malentendu? Le regard tourne, ivre et déséquilibré.Elle est allongée sur le bas, la veste défaite, laissant une ligne de chair descendre du cou jusqu'à la taille.

Ce fut simple, la dame n'était ni sauvage ni compliquée, et efficace. Nous savions ce que nous cherchions, comment l'obtenir, elle en fermant les yeux pour rester seule, moi en traquant sur son visage le moindre écho de plaisir pour en nourrir le mien, comme un violoniste tendant l'oreille dans l'exécution d'une oeuvre, main serrée sur le manche, les doigts libres ou pressants sur la corde sensible, coups d'archet alliant souplesse et vigueur.

Bon, le banc n'est pas des plus confortables,malgré le faible matelas qui le recouvre. L'effort intrus de ne donner à l'extérieur aucun signe révélateur, me lasse,pas d'humeur raffinée ni dans l'envie de retenue. C'était malin, le banc. Plus facile de se débarrasser de moi après. Cela m'arrange. Il est près de deux heures quand je repars vers l'hôtel, après un baiser fougueux tels deux amants éternels, donné par deux êtres qui comptaient bien ne plus se revoir, ou s'ignorer si le hasard ne se faisait pas complice.

Les rues sont très calmes. Tout est éteint, même pas un chat. Je m'assied sur un banc. J'observe ces alentours que la nuit filtre. Qaund soudain, sursaut: une toux d'homme. Sur le balcon d'un deuxième étage, un homme en pyjama. M'a-t-il vu, m'observe-t-il? Peu importe, je pars. Tant mieux, j'allais m'endormir là. Une nuit bancale. Et c'est pas fini. J'accélère le pas. Une lumière, dans l'avenue de la plage, me détourne. L'alcool et le plaisir aiment la dérive. La lumière provient d'une maison plutôt bizarre: une façade carrée séparée en deux moitiés presque identiques: un escalier de quatre marches, bordé d'un petit mur supportant des pots de fleurs allongés, donnant sur le seuil d'une porte, surmontée d'un petit auvent, avec au-dessus, une fenêtre, sous un toit en pointe, toit de tuiles identiques à celles des auvents. Je redescend. Sur les côtés, une seule petite fenêtre à droite, à gauche aussi mais avec encore une porte, munie d'un escalier plus sommaire.

Sur la façade, seules les portes diffèrent: porte de gauche en bois brun , celle de droite vitrée, avec un rideau blanc épais. C'est de là que vient, assourdie, la lumière. La lumière et des chants. Pas des soupirs, des chants. Mais aussi discrets. Un choeur. Une dizaine de voix, peut-être. Une langue que je n'arrive pas à identifier. Peut-être du latin, trop faible pour en être sûr. Je fatigue, je m'en vais. Un homme, pas très grand, mais de forte stature, se trouve sur l'escalier de côté, éclairant par une légère lumière venant de l'intérieur, et parlant à quelqu'un qui doit être sur le pas de la porte. L'homme, visage allongé, pose détendue, un peu molle, porte un curieux chapeau sombre et rond sur la tête, de petites lunettes sous les yeux, une fine barbiche sous le menton. Il m'a vu. Je repars. Avenue de la plage

Pas envie de dormir. Vais écrire le nouvel épisode de Nahuel et Simia, sur la table qui donne sur le port endormi.

 

menhir

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