De Charp aux Apôtres, 23 avril

(extrait) Je vous ai préparé douze cartes d'identité, indispensables pour le voyage.

De Charp aux Apôtres, 25 avril

Toujours rien?

Soit.

Je comptais rompre les fils de ces mails. Surtout pas. 

J'ai besoin de l'autres, même absent, même vide. Le ton est pris, pas à déprendre.

Celui-ci devait être le dernier collectif. Il n'en sera rien. Pensez à vous désabonner si vous voulez la paix. Moi pas. 

Je viens de relire. Assez content de moi, à deuxième lecture. Plein de cadavres, mes mots surtout. Pas mal d'irréversible. Rien à renier, nul délestage. La bête est chargée, obscure, hérissée. Le pas est lourd, aucun risque d'envol, j'ai trop besoin de terre. Tout cela est très éclaté. Pas le temps de mettre de l'ordre, le ciel m'attend.

Tout est silence? Pas en moi: cela gronde et roule, cela se déverse hors de vue. Tout un peuple se rassemble.

Où vais-je? Là où je suis. Plus loin, plus bas.

J'en sais un peu plus, mais ailleurs:

Dans le WIP, cette araignée vulgaire qui hante l'Agora virtuel, je me disperse beaucoup: tant de fragments à ramener. Un dernier voyage, ça se soigne. Je parle d'enfances, j'écrase, je trébuche, je m'exhibe. Va-et-vient.

Les "échos" moissonnent un peu: Pierre a eu le premier accès du mal, les suspects d'un crime encore inconnu se multiplient, les silhouettes s'allongent, les fils se tendent. Rien ne m'échappe encore, c'est trop tôt.

Pour  "Les trois Seigneurs", pour vous, mes douze apôtres, ça se complique et ça s'allège. Ceci n'est plus qu'un fragment de l'aventure. Il y aura d'autres mails, bifaces, d'un à un. Le voyage même, ce sera sur le blog.

 A plus tard.

 ***

Le voilà donc, ce voyage. Après le prologue tout d'énigmes brutales et d'invectives obscures, sorte de cris de rappel et d'éveil, hérissé d'une nécéssaire désinvolture qui en assassine le sens, le premier chapitre, tout en initiant le voyage symbolique qui sera le coeur de cet essai désinvolte, déambulatoire, épistolaire et initiatique, a donné l'occasion de transmettre à l'équipage les dernières instructions, ce dont il s'est jusqu'ici totalement désintéressé, comme on le voit dans ma dernière missive ci-dessus.

Ce chapitre a un peu dressé les cartes, toujours prêtes à être rebattues. Il reste à le conclure.

Quels que soient les détours, le coeur de cet essai, c'est l'initiation à la conscience imaginaire. Singulier pari. L'initiateur n'est pas un initié. A l'aube de ce départ, je ressens un peu, les risques sont d'un autre ordre, ce que doivent ressentir les magiciens de foire avant leurs tours, les funambules posant le pied sur la corde, les jongleurs commençant à lancer leurs massues.

Cette conscience imaginaire, je pourrais certes la définir comme le miroir conscient des opérations essentielles de l'imaginaire. C'est l'ombre portée des processus imaginaires, pôle de basse attention des processus psychiques, sur l'autre rive, de haute attention, où se déroulent les opérations rationnelles de la pensée. La conscience, c'est cette ascension de l'attention qui, partant du chaos inconscient, tend à se stabiliser sur certains mots, objets, concepts que les sens peuvent saisir. Au plus bas, la poésie, qui saisit le mot à l'instant où il apparaît, prêt déjà à s'évanouir. Au centre, l'attention quotidienne, flottante, prête à l'envol comme à la chute. C'est sans doute à ce niveau qu'il faut situer la conscience imaginaire. Plus haut, l'attention tenue, vérifiée, soupesée, aboutit aux processus logiques, aux opérations scientifiques qui nécessitent la plus grande stabilité de sens.

Ce terme de "conscience de l'imaginaire", je l'emploie aussi dans "L'histoire de la conscience imaginaire", bien que les quatre à cinq moments de cette histoire eussent été mieux désignés comme "pensées narratives", car il ne s'agit plus ici seulement de conscience, mais d'élaboration, dans l'échange entre pairs, d'un ensemble de repères et de récits valables pour tous.

Cette conscience, est-ce la science des symboles, la langue des oiseaux, les secrets les mieux cachés des plus anciennes traditions? Pas loin: c'est là l'un des paris de cet essai, qui passe par leur désacralisation méthodique, sans pitié aucune pour ces augustes vieillards. Ceux-ci se sont figés en des doctrines variées et ambiguës où ne passent depuis bien longtemps plus aucun souffle poétique et visionnaire. Les lacs de l'initiation prophétique sont gelés. Elle s'épanouissait dans les grottes obscures des rites anciens, s'appuyant sur des techniques précises, des mises en condition qui la coupaient du monde, auquel il allait quand même falloir retourner, car ce retour est l'instant même où la transmutation s'opère.

C'est ailleurs, dans le vent des grandes plaines populeuses, en pleine lumière, qu'il faut désormais étancher sa soif. Avec désinvolture. Le temps, ce grand dessicateur, a fait son oeuvre: il n'y a pas de salut, nous souffle-t-il. Nous n'arriverons à rien. Seules les théologies et leurs descendances ont caché sous les draps trop blancs de l'éternité salvatrice la plaie toujours sanglante de nos quêtes inachevables.

Nulle crainte d'une révélation impropre. Même en plein midi, cette conscience minérale garde intact les cristaux insécables de ses éclats de nuit. Il faut rester à même la source: le bruit du monde, à peine étouffé par la distance.

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